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El-Hadj Oumar Tall: le prophète armé

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Né près de Podor, au Sénégal, Oumar Saïdou Tall étudia en Afrique, puis partit pour La Mecque, en pèlerinage. Il vécut de longues années en Orient et revint avec le titre de chef suprême des musulmans pour l’Afrique Noire. On l’appela dès lors El Hadj Omar : c’est sous ce nom qu’il est entré dans l’histoire. C’était le dix-neuvième siècle.
De nombreux royaumes traditionnels africains étaient sur le point de sombrer sous la poussée de la colonisation européenne.
Prophète déjà célèbre, El Hadj Omar rêvait de grandeur et d’unité, sous la bannière de l’Islam. Mais la parole des prophètes a quelque fois besoin de l’appui des armes. El Hadj Omar les prit et déclara la guerre sainte, le Jihad. C’est le prophète armé, le conquérant, que l’historien Ibrahima Baba Kaké et Emile Doucoudray racontent dans cet ouvrage— jusqu’à la disparition mystérieuse, dans la falaise de Bandiagara, d’un grand homme qui ne put mener jusqu’au bout son grand destin.

Avant-propos

Autres temps, autres signes : l’histoire africaine a maintenant acquis droit de cité. Nul aujourd’hui ne conteste sa réalité. Il suffit, pour s’en convaincre, d’inventorier le nombre sans cesse croissant d’ouvrages publiés sur le passé de notre continent. Cette profusion de livres d’histoire répond à un goût du public africain, qui désire de-plus en plus connaître son passé afin de se mieux situer par rapport aux autres peuples. Pourtant, une enquête menée auprès de jeunes lycéens et collégiens, de cadres moyens africains, révèle que la plupart des livres d’histoire qui leur sont proposés n’ont pas leur suffrage.
Pourquoi ? Ces livres sont écrits par des érudits qui tiennent rarement compte de l’intérêt et du niveau des lecteurs. Aucune collection en langue française n’a jusqu’à ce jour songé à proposer une pédagogie de l’histoire adaptée au désir de ce public. C’est là lacune que se propose modestement de combler cette nouvelle collection historique.
Elle a choisi pour ce faire le thème des grands personnages africains car, en Afrique, l’histoire est avant tout le récit de la vie des héros, bâtisseurs de royaumes et d’empires. Comme l’écrit l’historien de Tombouctou Es-Sadi :
« Nous savons que nos ancêtres, dans leurs:, réunions, s’entretenaient le plus souvent de l’histoire des compagnons du Prophète et des saints de l’islam. Ils parlaient aussi des chefs et des princes de leur pays, racontant la conduite de ces personnages, leurs aventures, leurs promesses, leurs expéditions et la façon dont ils avaient péri. Rien pour eux n’était plus doux que ces récits, et ces causeries passionnaient leurs esprits. »
Aussi est-ce pour rendre les récits doux aux lecteurs que les auteurs ont choisi un style romanesque. Mais que l’on ne s’y trompe pas : tous les faits rapportés dans les livres de cette collection sont puisés aux meilleures sources de l’histoire africaine. C’est donc volontairement que les auteurs se sont débarrassés du jargon scientifique.
Autre écueil que les auteurs ont su également éviter la tentation de faire une histoire hagiographique. Cette collection n’est donc pas une galerie de saints. Les fils et les filles qui sont présentés ici sont loin d’être tous des modèles proposés à notre admiration. Les uns furent des conquérants impitoyables qui assurèrent leur pouvoir par des massacres sanglants. D’autres, mus par le sentiment national, furent en révolte ouverte contre la colonisation et se dressèrent contre l’envahisseur. Plusieurs finirent misérablement. Mais tous les portraits qui en sont faits (ou qui le seront dans cette collection) sont vrais, et souvent singulièrement attachants. En entrant dans leur intimité, nous apprenons à mieux connaître l’Afrique de nos ancêtres et la richesse de son passé. Ces hommes passionnés et ardents, ces femmes entreprenantes et qui vont parfois jusqu’au sacrifice de leur vie, sont des entraîneurs, des chefs dont l’autorité s’impose, dont la destinée est souvent prestigieuse. Certains sont capables d’un dévouement magnifique ou d’un véritable héroïsme dans l’amour. Les lecteurs découvriront, en lisant les ouvrages de cette collection, que l’Afrique n’est pas un réservoir d’esclaves, de travailleurs ou de soldats, qu’elle est autre chose qu’une terre à exploiter. Ce qu’ils rencontreront, née sur son sol, c’est une humanité, jeune, dynamique, qui prend conscience d’elle-même.

Les éditeurs

Omar Saïdou Tall est né dans le Fouta-Toro, foyer de foi et de culture depuis la révolution des Torobés (hommes pieux) qui, en 1771, avait renversé la dynastie peule païenne des Dénianké.
A vingt-trois ans, il va étudier en Mauritanie et dans le Fouta-Djalon. Il fait ensuite le pèlerinage de La Mecque et vit de longues années en Orient, où il se fait recevoir dans la confrérie tidiane. Il revient au Soudan, avec le titre encore rare d’« El Hadj » et celui de « khalife » (chef suprême des musulmans) pour l’Afrique noire.
Le retour à travers l’Afrique est triomphal. El Hadj Omar est comblé de dons par les souverains du Bornou et par le Caliphe deSokoto. En revanche, le roi du Macina, qui appartient à la confrérie de la Qadrya, le reçoit plus froidement. Le roi de Ségoul’emprisonne, puis le relâche.
Après un voyage dans le Fouta-Toro, il s’installe puis à Dinguiraye, où il construit un tata (forteresse) imprenable et où il fonde une zaouia (communauté religieuse et militaire). Là affluent les talibés (disciples), venus de tous les coins du Soudan, attirés par le caractère révolutionnaire et démocratique de la Tidiania.
Au moment où, en Afrique, les sociétés et les royaumes traditionnels sont à la veille de s’effondrer devant la poussée de la colonisation européenne, les souvenirs prestigieux de Sékou Ahmadou au Macina et d’Ousmane dan Fodio au Haoussa nourrissent chez El Hadj Omar le rêve impérial d’un Soudan unifié.
Vers 1851, le khalife de la Tidiania écrase les royaumes de Tamba et du Ménien, fonde l’Etat de Dinguiraye et proclame le Jihad. En 1854, c’est la campagne du Bambouk, puis celle du Kaarta (1855-1857), rendue pénible par la guérilla des Bambara et des Diawara. Le cheikh décide alors de refaire ses forces à l’ouest. L’incident de Médine retarde mais ne gêne pas son entreprise.
En 1859, c’est le début de la foudroyante campagne contre l’empire de Ségou. La plus scientifique et la mieux conduite de ses offensives. La guerre s’élargit au Macina en 1862.
En dix ans, El Hadj Omar est devenu le maître d’un empire qui s’étend de Dinguiray au Sahara et du Sénégal à Tombouctou.
Mais la volonté farouche d’édifier un Etat puissant et unifié ne pouvait triompher complètement de toutes les traditions et de toutes les résistances.
L’obstination à réaliser ce rêve impérial rend encore plus tragique la disparition mystérieuse, dans la falaise de Bandiagara, de celui qui restera le modèle des Samory et des Rabah.

Dingiray, ce matin de 1851, le spectacle était saisissant : jusqu’à la rivière Tinkisso, ce n’était qu’un immense chantier, où s’affairait une foule immense.
Des milliers d’hommes et de femmes étaient sur le point d’achever la construction du puissant tata (forteresse) d’El Hadj Omar. Tous les bras étaient employés. Les hommes exécutaient les gros travaux, les femmes apportaient l’eau nécessaire au pétrissage de la terre, à la boisson et à la préparation des repas en commun. La carrière de pierre était bien à un kilomètre.
Les talibés (disciples) se faisaient passer les moellons non taillés de main en main jusqu’au pied des murs. On apportait l’argile dans de petits paniers tressés ou des feuilles de rôniers posés sur la tête. Le travail s’effectuait par équipe, scandé par les griots, les tambours, la mélopée. De petits tam-tams donnaient le rythme aux batteurs d’argile, excitant l’ardeur des maçons à brasser le banko…
Les hommes cassaient les pierres, les portaient, les mettaient en place, piochaient la terre, la battaient, la plaquaient à la muraille. Il y avait là des gens venus de partout, et souvent de loin : des Toucouleurs, des Peuls, des Dyalonké, des musulmans et des convertis de la veille, des hommes libres et des captifs fugitifs. Les bari (maçons), avec rudesse, avaient mis de l’ordre dans cette foule. On les craignait car on savait qu’ils s’entretenaient souvent avec El Hadj Omar.
La chaleur et la poussière étaient suffocantes. Bakary, qui travaillait depuis l’aube dans une équipe de pétrissage et de malaxage de l’argile, entendit avec soulagement le bari chef d’équipe donner le signal du repos. Il se redressa en se tenant les reins et alla s’asseoir un peu plus loin sous un arbre, avec quelques autres.
Bakary avait dix-huit ans. C’était un jeune Soninké musulman de la plaine du Cabou. Quand El Hadj Omar, suivi d’un imposant cortège, était descendu du Fouta-Djalon et avait traversé sa région, il y avait de cela cinq ans déjà, se dirigeant vers les pays du Sénégal, Bakary avait eu comme un éblouissement. Il était le treizième enfant d’une famille pauvre de paysans. Il avait tout abandonné et suivi la troupe du prophète. Avec lui, il avait parcouru la Gambie, le Siné, le Saloum, le Baol et le Cayor. A sa suite, il était entré dans le Oualo et le Fouta-Toro, et c’est avec un nombre plus grand encore de compagnons qu’il avait pris le chemin du retour et qu’il était arrivé à Diégounko, où se trouvait la « maison » du cheikh. Mais El Hadj Omar n’y était pas resté longtemps. Il avait conduit sa troupe de fidèles à Dingiray, où tout le monde avait commencé à élever ce tata.
Il ne ressemblait pas aux tata mandingues qui assurent la protection de toute une agglomération en l’entourant de leurs murs. C’était plutôt une citadelle, à l’écart du village.
Le tata d’El Hadj Omar comportait trois enceintes : la première, le mur extérieur, que l’on achevait actuellement, avait quatre mètres de hauteur. Une deuxième enceinte, haute de six mètres, portait à chaque angle huit tourelles, d’où l’on pouvait foudroyer un ennemi qui aurait enlevé la première enceinte et pris pied dans l’espace de cinquante mètres qui séparait les deux murailles. Enfin, une troisième enceinte protégeait le Dyônfutu, la « maison » du cheikh, le coeur de la forteresse. La garde des talibés du Dyônfutu était impitoyable. Bakary le savait.
Une fois, la curiosité l’avait amené à quitter son équipe de travail et à se diriger vers l’entrée du Dyônfutu. Il avait entrevu une succession de cours séparées par d’étroits passages gardés par des talibés vêtus de boubous bleus et coiffés de turbans noirs. Un homme du pays haoussa l’avait interpellé. Trois talibés, la main sur leur poignard, s’étaient approchés, tandis que du fond de la cour sept ou huit canons de fusil s’étaient négligemment abaissés dans sa direction. Bakary avait connu un moment de panique. On l’avait interrogé, puis renvoyé à son travail. Par la suite, il avait appris que l’homme du pays haoussa était un esclave du cheikh et qu’il le servait depuis son retour de La Mecque.
Bakary était demeuré songeur : ainsi, un homme fidèle et pieux, qui avait la confiance d’El Hadj Omar, pouvait, même s’il était un esclave, commander à ces redoutables guerriers qui lui avaient fait si peur.
Au signal du bari, Bakary se remit à brasser le mortier. Il y avait bien une heure qu’il travaillait quand, autour de lui, le bruit sembla subitement diminuer. Il y eut une grande clameur. Elle décrut rapidement. C’est alors qu’en se redressant il aperçut le cortège qui progressait lentement à travers la foule des talibés.
El Hadj Omar montait un cheval du Macina. Deux hommes armés de fouets de cuir ouvraient sa marche. Derrière lui, à quelque distance, s’avançait le groupe étincelant de ses familiers et de ses intimes. C’était un déploiement de boubous brodés, de manteaux de drap blanc, de burnous garnis de passementeries d’argent et dont les pans relevés laissaient voir des doublures de soie aune ou verte. Mais la foule n’avait d’yeux que pour le cheikh, longue silhouette blanche précédant le groupe chamarré.

El Hadj Omar était un homme grand et mince. Ce qui frappait surtout, c’était son visage, rigoureusement immobile, qui contrastait avec l’acuité du regard. Personne ne l’avait jamais vu sourire. Un collier de barbe soulignait l’extraordinaire finesse des traits. Le cheikh était simplement vêtu, mais le boubou, le burnous, le turban étaient d’un blanc immaculé. Cette simplicité même impressionnait les talibés et les intimidait aussi. El Hadj Omar ne portait pas d’armes. Il tenait entre les mains le chapelet tidjane et une canne en bois de un mètre et vingt-cinq centimètres de long.

A quelques mètres du mur, le cheikh arrêta son cheval. L’escorte l’imita. Le silence devint absolu. Sans dire un mot, El Hadj Omar considérait attentivement la maçonnerie. Puis il y eut un remous dans la foule. Fendant la masse des talibés, les écartant sans ménagement, les chefs de bari accouraient, ruisselant de sueur, couverts de poussière, tenant encore à la main la palette en fer emmanchée au bout d’un vieux canon de fusil dont ils se servaient comme d’un pic.
Ils mirent tous un genou à terre et, après avoir touché le burnous du cheikh, portèrent la main sur leur poitrine et sur leur visage.
— Louange à Dieu, maître des mondes, dit en se redressant Buna N’Diaye, un Saint-Louisien, que la bénédiction et le salut soient sur notre seigneur El Hadj Omar, sur sa famille et ses compagnons.
Il fit une pause et continua
— Mon cheikh, les travaux seront bientôt terminés. Nous les avons inspectés avec soin. Les bari contrôlent le travail des équipes et nous rendent compte chaque soir… Il faudra encore une semaine pour en finir avec le mur extérieur de moellons. Il reste encore une centaine de mètres à construire, et alors le tata sera clos.
El Hadj Omar semblait ne pas entendre. Il gardait les yeux fixés sur la formidable maçonnerie.
John Bambara, chef des maçons et l’un des premiers compagnons d’El Hadj Omar, enchaîna :
— Cheikh Omar, mon maître, le gros mur extérieur est bien comme tu l’as demandé. Il a cinq mètres d’épaisseur à la base.
Il secoua la tête : Je ne vois pas quelle hache à tata, ni quel choc de bélier pourrait en venir à bout.
La statue blanche parut s’animer. Avec une souplesse inattendue chez un homme de près de soixante ans, El Hadj Omar mit pied à terre. Un talibé se précipita, prit les rênes et immobilisa le cheval. El Hadj Omar s’avança vers le mur ébauché. De sa canne, il mesura la hauteur des murs et l’épaisseur des parapets. Il hocha la tête imperceptiblement,
— Dingiray ne sera pas Diégounko, dit-il à mi-voix.
A son retour des pays du Sénégal — voyage auquel avait participé Bakary — , l’almamy du Fouta-Djalon, effrayé par la force d’El Hadj Omar et par l’armée des talibés qui l’accompagnaient, lui avait fait défense d’entrer sur son territoire. El Hadj était rentré à Diégounko, mais, en butte à l’hostilité de l’almamy, il avait préféré s’installer à Dingiray, où il achevait de faire construire cette forteresse imprenable. Le cheikh savait qu’il avait atteint l’endroit où s’arrêter pour réaliser ses projets.
A quelques pas de lui, les chefs de bari s’entretenaient de problèmes techniques. Buna N’Diaye se retourna et dit :
— Quel dommage, mon cheikh, que Samba N’Diaye ne soit pas avec nous. Il connaît bien les fortifications que les Toubabs ont installées dans la vallée du Sénégal. C’est un homme adroit et de bon conseil.
El Hadj Omar regarda fixement Buna N’Diaye. Son visage restait impassible.
— S’il plaît à Dieu, dit-il, Samba N’Diaye, de la famille des Bathily, nous rejoindra. Il a sa place parmi nous.
Le cheikh marqua une légère hésitation :
— Nous aurons bientôt besoin d’hommes comme lui. Puis El Hadj Omar, avec la même souplesse, monta en selle. L’escorte s’anima, tandis que de la foule des talibés montait une rumeur joyeuse et que les tam-tams recommençaient à battre.

El Hadj Omar attachait une très grande importance à l’éducation religieuse et à l’entraînement spirituel de ses talibés. Depuis que le gros oeuvre du tata était terminé, la zaouiah (communauté religieuse et militaire) recommençait à bruire de prières. La prière se faisait cinq fois par jour à la mosquée. Cette mosquée était digne du tata du cheikh. Ses proportions frappaient d’étonnement les talibés. Le toit avait seize mètres de haut et quarante mètres de diamètre à la base. Personne n’en connaissait de semblable.

Bakary était musulman. Comme ceux de sa famille et de son village, il suivait les règles de la Qadrya, mais, quand il rejoignit l’armée des porteurs d’étendard, les marabouts du cheikh lui apprirent qu’il ne suivait pas la « voie droite ». Seule la voie tidjane, celle qu’enseignait El Hadj Omar, était la « voie droite ». Bakary abandonna donc le zikr (formule d’oraison) des Qadrya pour adopter celui des Tidiania. Il reçut le wird (initiation) et le chapelet tidjane. On lui enseigna la tariqa, c’est-à-dire la manière de se conduire.
Les prières, leur rythme, la répétition inlassable de certaines formules pieuses, les attitudes du corps étaient rigoureusement imposés par les marabouts du cheikh.

La voie tidjane plaisait à Bakary. Les choses étaient plus simples et plus justes. Dans la Qadrya, il y avait trop de distance entre un cheikh et un simple fidèle. La Tidjania, au contraire, établissait un lien direct entre lui et El Hadj Omar. Ses marabouts disaient, et cela émerveillait Bakary, que le rang accordé à chacun dépendrait finalement de sa science et de son courage, mais nullement de son origine sociale. Bakary se disait que, en travaillant et en apprenant beaucoup, il était sûr non seulement d’aller au ciel, mais aussi de faire partie un jour de l’entourage d’El Hadj Omar, alors que, dans la plaine du Cabou, aurait-il été aussi savant qu’un docteur d’Al-Azhar, il serait resté toujours le petit Bakary, le treizième enfant d’une famille de paysans pauvres qui ne connaissait personne parmi les puissants et les almamy du Fouta.
Musulman, Bakary n’eut pas à fréquenter les petites écoles maraboutiques de la zaouiah. Cela l’amusait de voir des Dyalonké ou des Mandingues, souvent plus âgés que lui, recevoir une planchette d’écolier et chanter matin et soir, à la lueur d’un feu, les louanges de Dieu et du Prophète. Ils récitaient très haut des versets du Coran que le maître écrivait sur leurs planchettes et qu’ils apprenaient par coeur.
Bakary fut confié à des maîtres plus instruits qui expliquaient les livres d’El Hadj Omar. Ce n’était pas toujours facile, mais Bakary était farouchement décidé à apprendre. Malgré les fatigues de la journée, il était toujours le premier à venir s’asseoir devant la case de son marabout.
La leçon commençait toujours par une invocation. Le marabout levait les mains et proclamait :
— Celui qui est le cheikh, l’imam, l’éducateur, le magnanime, le prince des croyants, le porte-étendard des musulmans, le saint, le vertueux, l’ascète, le puits de science, l’écrivain qui allie la profondeur de la pensée à l’élégance du style, le savant en Dieu, le marabout célèbre, c’est notre maître Abou Hafs Sidi El Hadj Omar…
C’est ainsi que Bakary étudia Ar-Rimah (les Lances), qui montre le parti des miséricordieux contre les gorges du parti des maudits. C’est un livre très important, que le cheikh avait rédigé en arabe à Diégounko en 1845, juste avant de descendre dans la plaine du Cabou. Il étudia également les autres ouvrages du cheikh : le Livre des épées, le Livre du navire du bonheur pour les hommes faibles et les hommes courageux, le Livre des conseils, qui expliquent clairement les devoirs, et bien d’autres encore.
Un jour, anciens et nouveaux talibés se réunirent en fin d’après-midi devant la mosquée. Là, jusque bien après la tombée de la nuit, un vieux marabout leur raconta la vie extraordinaire d’El Hadj Omar. Il s’assit sur une peau de boeuf. Comme la foule des talibés était considérable, les paroles du vieux marabout étaient répétées à haute voix par les crieurs. Bakary et ses milliers de compagnons connurent ainsi dans le détail l’histoire de leur maître,
Le cheikh était d’une famille de Torodo du Fouta sénégalais. Il était né à Halwar, près de Podor. Son père, Saïdou Tall, marabout fort instruit, l’avait élevé dès son jeune âge dans les principes de la religion de Mohammed, et les dispositions qu’il montrait faisaient déjà présager ce qu’il serait un jour.
Le vieux marabout fit une pause et assura sa voix
— El Hadj Omar, reprit-il, était un vrai prophète de Dieu reconnu dès son enfance par un des marabouts les plus vénérés du Fouta-Toro, l’almamy Yusufu. « Regardez bien cet enfant, avait-il dit, car il vous commandera un jour ! » Et c’est pourquoi le petit-fils de l’almamy Yusufu est ici. Il a tout quitté pour suivre son cheikh. Il est aujourd’hui à ses côtés à Dingiray.
Le silence des talibés était impressionnant.
— A vingt-trois ans, poursuivit la voix monocorde du vieux marabout relayée par les deux crieurs, le cheikh avait tout appris et n’avait pas de rivaux dans tout le Fouta. N’ayant plus rien à apprendre dans son pays, il alla étudier en Mauritanie et au Fouta-Djalon, où le vénéré marabout Abd El-Karim Ben-Ahmed Naguel l’initia à la voie tidjane. C’est sur l’invitation de ce maître vénéré qu’il se prépara pour le pèlerinage au berceau même de l’Islam.
La nuit tombait et la voix intemporelle du vieux marabout semblait venir de nulle part.
— Le cheikh voyagea par le Macina, le Sokoto, où les grands de ce monde le reçurent avec respect et le couvrirent de richesses. Mais l’amour de Dieu poussait El Hadj Omar vers les lieux saints. Ce fut une grande joie pour lui que d’arriver à La Mecque. A Médine, il pria sur la tombe du prophète Mohammed. Il fit trois pèlerinages à La Mecque.
Dans l’obscurité, des mouvements à peine perceptibles coururent dans la foule des talibés, accroupis, assis ou perchés dans les arbres. Le vieux marabout poursuivit :
— Notre cheikh profita de son séjour là-bas pour élargir ses connaissances, mais — et la voix du marabout monta d’un ton — les docteurs d’Al-Azhar, au Caire, étaient sceptiques. « Eh quoi ! disaient-ils, comment un Noir peut-il en savoir plus que nous ? »
Dans la nuit, pas un bruit ne trahissait la tension des talibés.
— « Nous allons bien voir, disaient les docteurs d’Al-Azhar, nous allons convoquer ce Foutanké ! »
Alors, ils convoquèrent notre cheikh pour l’interroger et sonder ses connaissances.
Les talibés, dans l’obscurité, commençaient à bouger nerveusement, mais on les sentait suspendus au récit du marabout. De nouveau sa voix s’éleva dans la nuit. Elle était forte. Les crieurs se turent.
— Non seulement El Hadj Omar pouvait réciter entièrement le Coran, mais il pouvait dire combien de fois chaque lettre y était représentée, et il pouvait faire la même chose pour le Jawaahir al-ma’ani, le livre sacré de notre Tidjania.
La nuit sembla exploser dans un tonnerre d’acclamations. Les talibés hurlaient, trépignaient et battaient des mains. Tous revivaient l’exploit du cheikh Omar. Quand le tumulte se calma, le vieux marabout continua sur un ton plus apaisé.
— Alors notre cheikh sut qu’il n’avait plus rien à faire en Orient, où il avait passé vingt ans. Il avait reçu de cheikh Mohammed Ghali, le chef de la secte des Tidjania, le titre de moqaddem (délégué) de l’ordre tidjane, avec le khalifat (commandement suprême) pour les pays noirs. El Hadj Omar rassembla tous les siens et s’en retourna en Afrique. Pendant son voyage de retour, il confondit ses rivaux et accomplit des miracles. Et c’est ainsi que notre cheikh vint s’établir à Diégounko, puis à Dingiray.
L’enthousiasme était à son comble. La voix du marabout se fit impérieuse :
— El Hadj Omar a reçu cinq dons de Dieu le Très-Haut. Il peut, soit en songe soit à l’état de veille, voir l’Envoyé de Dieu. Il connaît le Grand Nom de Dieu, inconnu des hommes. Il lit dans le coeur des hommes. Il a reçu de Dieu l’autorisation spéciale de diriger les hommes dans le droit chemin…
Il y eut une pause imperceptible, et le marabout dit, en détachant chaque mot :
— Il a été autorisé par Dieu à faire la guerre sainte.
Il n’y eut pas une acclamation, même pas un bruit, tout juste un frémissement qui passa dans l’assemblée silencieuse, et comme un sentiment que Bakary n’avait encore jamais éprouvé et qu’il fut surpris de partager.
De telles séances renforçaient la foi que Bakary avait en El Hadj Omar. Il continua à travailler avec acharnement, sans pour autant négliger les activités de la communauté. Il fallait cultiver les champs, s’occuper des caravanes qui, de Dingiray, allaient vers les comptoirs européens de la côte, le Sierra-Leone, le Rio-Pongo, le Rio-Nunez. On échangeait de l’or, des talismans, des chapelets contre des fusils et de la poudre. El Hadj Omar répétait souvent :
— Celui qui n’a pas de revenus et se fait entretenir par les autres ressemble aux femmes et n’a aucun titre à la virilité.
Puis, un jour, Bakary eut une grande joie. Un vieux talibé, nommé Abdoul, qui l’observait depuis longtemps le prit sous sa protection. Bakary servit désormais le cheikh dans la garde du Dyônfutu.
Bakary était de garde sur la muraille extérieure du tata. Appuyé sur son long fusil, il écoutait s’éteindre les bruits du village et monter la rumeur de la savane, qui s’éveillait à la nuit.
Dès le coucher du soleil, elle s’animait d’une étrange vie nocturne. C’était le moment où chassaient les fauves et tous les rôdeurs de brousse. Au-dessus de lui, dans la nuit chaude et criblée d’étoiles, le vol rapide des rapaces alternait avec celui des chauves-souris frôlant les créneaux de leur vol saccadé. La nuit s’écoulait quand il ressentit un malaise indéfinissable. Tout était calme. Pourtant, quelque chose n’allait pas.
Une forme noire passa très vite près du créneau, à quelques mètres de lui. Il fixa l’obscurité et ne vit rien. Bakary haussa les épaules. Si le vol des chauves-souris autour des murailles le troublait à ce point, il ferait un fameux talibé. Il faillit crier quand une main lui serra le bras. En se retournant rapidement, il distingua le vieil Abdoul, qui lui faisait signe de se taire. Le vieil Abdoul resta un moment immobile, puis il lui chuchota à l’oreille :
— La savane
Bakary resta stupide.
— La savane est silencieuse! précisa Abdoul dans un souffle.
Alors, Bakary réalisa brusquement le calme oppressant qui montait de la nuit. Quelque chose d’insolite se passait, qui avait fait fuir le monde nocturne des animaux sauvages. Deux, trois, cinq chauves-souris repassèrent près des créneaux. Plusieurs s’écrasèrent avec un bruit mat sur le chemin de ronde. Bakary et Abdoul comprirent en même temps.
De gros cailloux enveloppés de tissus et attachés à une corde étaient lancés d’en bas. Des hommes étaient au pied du tata et tentaient de l’escalader. Ils se précipitèrent. Plusieurs cordes étaient déjà tendues. A leurs vibrations, ils surent que les inconnus avaient commencé à grimper. Une forme sombre émergea soudain entre deux créneaux. Bakary épaula et tira. Un peu partout, d’autres coups de feu éclatèrent, tandis que le tata se remplissait de cris et d’appels. La fusillade dura jusqu’à l’aube. L’ennemi, ayant manqué son coup, disparut, laissant une cinquantaine de cadavres devant les murailles.
Au lever du jour, El Hadj Omar parcourut lentement le terrain de la bataille. Il était suivi de ses familiers : esclaves du Bornou et du Haoussa, cadets de la noblesse du Fouta-Toro qui l’avaient suivi depuis son voyage à travers les pays du Sénégal.
Alpha Ousman hocha la tête
— Aucun doute n’est possible, mon cheikh ! Ce sont des gens de Yimba Sakho, le roi de Tamba.
Alpha Oumar, le petit-fils de l’almamy Yusufu, approuva :
— C’est vrai ! Nos cavaliers ont repéré leur colonne en fuite. C’est une grosse colonne de guerre. Elle remonte vers le nord, vers le Bafing.
Et il se mit à rire.
Alpha Oumar aimait la guerre et ne s’en cachait pas.
El Hadj Omar demeura impassible.
— Allah m’est témoin, dit-il, que je n’avais rien à faire avec le roi païen de Tamba. Allah m’est témoin qu’il est venu me chercher chez moi !
Il fit faire demi-tour à son cheval et regagna la forteresse.
Depuis deux jours, Dingiray était en ébullition. Depuis deux jours, Dingiray entendait le bruit terrifiant des tabalas, les tambours de guerre. Vers 10 heures du matin, les tambours de guerre ayant battu la marche annonçant la sortie d’El Hadj Omar, la foule se porta vers la mosquée. Elle était déjà considérable quand, précédé de ses marabouts et de ses griots, le cheikh arriva sur le vaste emplacement que des figuiers et de grands fromagers ombrageaient. Depuis le matin, on avait couvert cette place avec du sable de rivière. El Hadj Omar s’installa au pied du plus bel arbre. Autour de lui se rangèrent les dignitaires et les chefs. Plus loin se tenait la masse des talibés, en groupes de plus en plus serrés.
Au milieu de cette foule, les griots du cheikh, vêtus de soie, d’or et d’écarlate, se démenaient, gesticulaient, criant de s’asseoir, de tenir les chevaux et ordonnant de se taire. Sur les arbres proches, hommes et femmes étaient grimpés pour contempler le spectacle.
Dès que l’assistance lui parut suffisamment nombreuse, El Hadj Omar se leva pour le « salam », qui fut prononcé par Alpha Oumar. Les talibés, après avoir déposé devant eux leurs fusils et leurs sabres, suivaient la prière, et le spectacle de ces milliers d’hommes se prosternant ensemble, avec des gestes identiques, était d’une grandeur extraordinaire.
Dès que la prière fut terminée, El Hadj Omar se leva et s’avança. Les talibés, qui s’étaient mis en rang pour le salam, se groupèrent de nouveau en cercle, tenant chacun son fusil dressé entre les jambes. La voix du cheikh s’éleva. Elle vibrait de colère.
— Il y a deux jours, dit-il, les païens qui adorent les idoles sont venus à Dingiray ! Ils ont tué dix de nos talibés. Que la meilleure des bénédictions soit sur eux ! Les païens nous ont attaqués alors que je n’avais pas reçu de Dieu l’ordre de leur faire la guerre.
Le cheikh fit une pause et reprit
— Quand j’étais à Médine, la Lumineuse, l’Envoyé de Dieu m’avait seulement autorisé à appeler les païens à la religion musulmane et à les conduire par le droit chemin vers le Dieu Très-Haut. Je considérais comme valant une autorisation de Dieu ces paroles : « La guerre sainte est permise aux musulmans qui sont opprimés. » Hier soir, Dieu a accompli sa promesse. Le Très-Haut m’a révélé, après la prière de l’icha, celle qui se fait à la tombée de la nuit, que j’étais maintenant autorisé à faire la guerre sainte. J’ai entendu la voix divine me crier par trois fois : « Tu es autorisé à faire la guerre sainte ! Tu es autorisé à faire la guerre sainte ! Tu es autorisé à faire la guerre sainte ! »
Le silence était terrible. La voix du cheikh s’éleva de nouveau avec une gravité et une puissance exceptionnelles.
— Talibés ! Au nom d’Allah Tout-Puissant et Miséricordieux, je proclame que l’ordre est venu de commencer la guerre sainte. Que le Dieu Très-Haut fasse miséricorde à ceux qui affranchiront le Soudan de la servitude, de l’erreur et du paganisme !
Les clameurs couvrirent presque le grondement des tabalas, qui recommencèrent à battre. L’enthousiasme était indescriptible. Perdu dans la foule des talibés, Bakary criait de toutes ses forces et brandissait son fusil :
— Le Jihad ! Le Jihad ! (La guerre sainte ! La guerre sainte !)
La garde du Dyônfutu eut du mal à ouvrir le passage au cortège du cheikh, qui regagnait le tata.
Le siège de Tamba, au nord-ouest de Dingiray, sur les bords du Bafing, devait durer quatre mois. La place était solide et bien gardée par trois mille fusils. Un assaut frontal eût été meurtrier. Le cheikh donna l’ordre d’élever des dyasa autour de Tamba. C’étaient des camps fortifiés, protégés par une enceinte de palissades. Ainsi, les talibés étaient à l’abri d’une sortie en force des guerriers de Yimba Sakho. Mais les généraux du cheikh restaient préoccupés. Alpha Ousman s’en ouvrit à El Hadj Omar.
Mon cheikh, dit-il, le roi de Tamba a pour vassal le roi du Ménien, qui réside à Goudoufé et possède les riches mines d’or du Bouré. Le siège semble traîner en longueur et Goudoufé n’est pas loin de Tamba. Les gens du Ménien enverront sûrement une colonne attaquer nos arrières. Nous risquons d’être écrasés entre leurs terriers et les murs de Tamba.
El Hadj Omar inclina la tête et fit détacher un corps de cavalerie pour surveiller les chemins qui venaient de Goudoufé. Des patrouilles de cavalerie sillonnèrent chaque jour la brousse, contrôlant les points d’eau, interceptant et sabrant les messagers. Et puis les événements se précipitèrent. Un matin, un cavalier d’Alpha Oumar arriva au galop. Il criait qu’une colonne du Ménien approchait. Le cheikh manifesta une certaine satisfaction et son entourage en fut un peu surpris.
Accourus de toute la vitesse de leurs chevaux les chefs de guerre se rassemblèrent autour d’El Hadj Omar. L’instant d’après, ils repartaient dans toutes les directions. Bakary était à dix mètres d’El Hadj Omar. On percevait déjà les tambours de guerre du Ménien. Les murailles de Tamba étaient noires de monde.
La colonne ennemie déboucha brusquement Elle était précédée d’un orchestre de mbolonfola (joueurs de balafon). Des centaines d’hommes chantaient le Duga (le Vautour), le chant terrible réservé aux guerriers invincibles. Des griots agitaient et brandissaient des queues de cheval dans la direction des talibés. Leurs cris se perdaient
dans les grondements des tambours.
La bataille s’engagea immédiatement. Une parti des talibés attaqua la colonne. Bakary se senti gêné de ne pas participer à l’action, mais de sa place, non loin du cheikh, il voyait bien le combat. Soudain, il ressentit un choc. Les talibés lâchaient pied. On les voyait courir, se retourner, tirer un coup de fusil et continuer à s’enfuir vers le dyasa. Bakary ne comprenait pas. Où était donc passée la troupe d’Alpha Oumar ? En haut de murs de Tamba, c’était du délire et les fusils s’agitaient dans tous les sens. Dans la plaine, les talibés fuyaient. El Hadj Omar paraissait indifférent et tenait entre ses mains le chapelet tidjane. Il était clair pourtant que c’était la déroute des talibés envoyés à la rencontre du Ménien.
La porte de Tamba s’ouvrit brutalement, laissant passer un flot hurlant de fantassins et de cavaliers. Ils se précipitaient pour donner le coup de grâce. Alors, sous les yeux stupéfaits de Bakary, la situation changea. Les talibés qui fuyaient firent demi-tour et se ruèrent vers les guerriers du Ménien, tandis que ceux d’Alpha Oumar surgissaient et foudroyaient de flanc leur colonne. D’autres talibés qui, un instant plus tôt, étaient couchés à l’abri des dyasa avaient bondi et se battaient au corps à corps avec les gens qui avaient jailli de Tamba. Le bruit de la fusillade et des cris était insoutenable.
C’était au tour des gens du Ménien, surpris, épouvantés, de lâcher pied, poursuivis, sabrés, ou fusillés par la cavalerie d’Alpha Oumar. Ceux de Tamba essayaient maintenant de rentrer dans leur tata. C’était trop tard. Mêlés à eux, les talibés s’engouffraient par la grande porte. La bataille se déplaçait à l’intérieur de Tamba. Toujours aussi indifférent à la clameur qui montait de la ville, le cheikh continuait à égrener son chapelet.
A midi, les derniers coups de feu cessèrent. Au fracas de la bataille succéda un silence lugubre. Tamba était aux mains des talibés. Tandis que l’armée rendait grâce à Dieu de sa première victoire, le cheikh lança Alpha Oumar à la poursuite des débris de la colonne du Ménien, en direction de Goudoufé.
El Hadj Omar fit occuper Tamba, qu’il rebaptisa Dabatou — l’un des surnoms de Médine — , par une forte garnison et regagnaDingiray avec le reste de ses troupes.

La vie reprit normalement, mais il était dit que rien ne serait plus comme avant. Quand, un soir, trois cavaliers passèrent en trombe dans Dingiray, déchargeant en l’air leurs fusils, imités par d’autres talibés, Bakary, du haut des murailles de la citadelle, sut que Goudoufé était tombée et que l’armée de son cheikh avait été une nouvelle fois victorieuse.
Ce fut une explosion de joie quand l’armée d’Alpha Oumar, chargée d’un butin énorme, fit son entrée dans Dingiray. El Hadj Omar, entouré des gens de sa maison, assis sur des peaux de boeufs attendait à l’intérieur du Dyônfutu son général victorieux.
Bakary, intimidé, s’était accroupi à l’écart, dans un angle de la salle. Le silence de mosquée qui régnait ici contrastait avec le vacarme de Dingiray, dont parvenait seulement la rumeur assourdie. Il y eut des bruits de voix, puis Alpha Oumar apparut. Il était suivi du vieil Abdoul et de quelques talibés portant cinq énormes sacs de cuir qu’ils déposèrent au centre de la pièce. Alpha Omar rayonnait de joie :
— Mon cheikh, dit-il, le royaume du Ménien n’est plus ! Tout le pays t’est soumis. Désormais c’est à toi que le riche pays de Bouré enverra
payer le tribut. D’ailleurs, vois !
Sur un geste, le vieil Abdoul étala le contenu de l’un des gros sacs de cuir. Bakary retint son souffle. Jamais il n’avait vu autant d’or, de l’or en poudre, fin comme de la farine, conservé dans les milliers de tuyaux de plumes de vautour ou des tiges de mil, des pépites grosses comme de
cailloux entassées dans des centaines de petits sacs de cuir tanné, des quantités incroyables d’or fondu en boucles et en lingots. L’assistance était pétrifiée. El Hadj Omar semblait perdu dans ses pensée. C’est d’une voix lointaine qu’il s’adressa aux chefs qui l’entouraient.
— Vous le savez bien, je ne fais pas la guerre pour avoir de l’or. Si j’avais le seul désir de m’enrichir ou de commander, je pourrais maintenant me reposer. Ce n’est pas cela que je veux. Ce que je veux, c’est faire la guerre aux infidèles et aux mauvaises gens. Ce que je veux, c’est les détruire, eux, leurs chefferies guerrières, leurs royaumes décadents et querelleurs qui affaiblissent le Soudan. Demain, il sera trop tard ! J’ai appris pendant mon séjour en Orient ce dont étaient capables les Toubabs et quelle était leur puissance. Des chefs du Soudan qui se comportent plutôt comme de rusés marchands pensent que les Toubabs s’en tiendront seulement à leurs comptoirs du fleuve…
El Hadj Omar haussa les épaules.
— Le Soudan ne pourra affronter le danger qui vient de l’ouest qu’à la seule condition de former un seul empire avec un seul maître et un seul Dieu !
Le cheikh fit une pause.
— La guerre qui s’annonce, dit-il, sera longue et difficile. Elle sera nécessairement cruelle. Beaucoup d’entre vous n’en verront pas la fin. Si l’un, parmi vous, voulait se retirer. Il n’y aurait aucun déshonneur à cela… El Hadj Omar se tut.
Le silence était absolu. Le cheikh continua
— Quand j’étais en Orient, dans le jardin qui abrite le tombeau du Prophète, le cheikh Mohamadou El-Ghâli, inspiré en songe par le cheikh Tidjani, me fixa ma mission : « Va balayer les pays, me dit-il. Balaie toute leur impureté ! Convertis-les, mais ne te laisse pas griser par ta puissance au point de te mêler aux rois et de assimiler à eux. Ce moment est venu ! »
El Hadj Omar, pour la première fois, fixa la masse d’or qui brillait faiblement dans la pénombre et se tourna vers Alpha Oumar:
— Eh bien, Alpha Oumar ! Depuis nos victoires, les partisans affluent. Il faut les organiser et les armer. Tu nous apportes là de quoi acheter au moins dix mille fusils… Que le Dieu Très-Haut soit remercié !
Puis, d’un geste, il fit comprendre que l’entretien était terminé et que l’assistance devait se retirer.
Jamais Bakary n’avait vu une telle foule à Dingiray. On fut obligé d’installer des camps près du tata. Des caravanes déchargeaient quotidiennement d’impressionnantes cargaisons de fusils longs par paquets de quatre, de gros « toulons » de pierres à fusil, des sacs de poudre d’Europe de vingt kilos ; on entassait les barils de poudre du pays ; les forgerons fondaient des milliers de balles en fer. Les cordonniers réparaient les sangles, préparaient les sandales et les peaux de bouc pour l’eau. Des boeufs furent tués et la viande, découpée en tranches étroites, fut séchée. On préparait d’énormes quantités de couscous.
C’était un tumulte incessant. Jour après jour, des convois de poudre, d’armes, de munitions et de vivres prenaient la direction de Dabatou, où se concentrait l’armée.

Le 21 mai 1854, El Hadj Omar, suivi de la garde du Dyônfutu, quitta Dingiray. Il en laissait le commandement à un vieux compagnon, Osman Dyawando. Osman Dyawando escorta le cheikh jusqu’à la sortie de la ville. Sa voix tremblait un peu quand il fit ses adieux. El Hadj Omar regarda longuement Dingiray, puis, levant la main, donna le signal du départ. Il ne devait plus jamais y revenir.
Le 15 juin, laissant Dabatou, l’armée franchit le Bafing et marcha vers le nord. La campagne du Bambouk était commencée.
Toute la région comprise entre le Bafing et le fleuve Falémé devait être soumise. Totalement et complètement. Les chefs de colonne avaient reçu des ordres impitoyables.
Quand les premiers villages apparurent, les premières fusillades éclatèrent. Le cheikh avait été catégorique. Toute résistance devait être balayée. Tout village qui avait ouvert le feu sur les talibés, ou s’était seulement montré hostile, était enlevé, pillé et rasé, la population mâle exterminée. Les femmes et les enfants, réduits en esclavage allaient grossir la colonne des captifs et des porteurs.
Bakary était épouvanté par la dureté de ces ordres, mais, au milieu de guerriers habitués à considérer le massacre comme une banale opération de guerre, il s’efforçait de rester impassible.
Gemou Banka, Baroumba, Kyba (ou Kéba), Bakary devait faire un effort pour se rappeler le nom de tous ces villages entrevus dans la fumée et le bruit des coups de fusil. Des vétérans, qui avaient fait les guerres de Mohammed Bello — ce fils d’Ousmane dan Fodio, fondateur de l’Empire peul, qui régna sur le royaume de Sokoto de 1817 à 1837 — , disaient que c’était la seule façon d’empêcher les révoltes et les soulèvements sur les arrières de l’armée, qui progressait vers le nord. Coûte que coûte, il fallait conserver, entre le Falémé et le Bafing, la liberté absolue des communications avec Dabatou et l’Etat de Dingiray. A l’horizon montaient les fumées d’incendies… Très vite, il fut clair que le calcul d’El Hadj Omar était juste. La terreur s’était abattue sur le Bambouk. Elle précédait l’armée.
A mesure que l’on avançait, les résistances cessaient. Déjà, à Koundian, le chef Coura avait reconnu l’autorité du cheikh et reçu le chapelet tidjane. A la fin du mois d’août, El Hadj Omar, laissant opérer ses colonnes plus à l’est, installa son quartier général à Farabanah, sur la rive gauche du Falémé. C’est là qu’il apprit que ses généraux vainqueurs avaient atteint le confluent du Bafing et du Falémé.
Le roi du KhassoDyouka Samballa, et ses sujets khassonké faisaient leur soumission. Tous les petits pays du Bafing et du haut Sénégal avaient cessé le combat. La campagne du Bambouk était terminée. Elle avait duré moins de trois mois. Les petits royaumes malinké s’étaient effondrés comme des châteaux de cartes. Le Bambouk, soumis, acceptait l’Islam et le chapelet
A Farabanah, les députations se succédaient. La plus remarquée fut celle des traitants de Bakel, ces riches commerçants qui possédaient les nombreux comptoirs échelonnés dans les villages du fleuve. La plupart étaient musulmans. Ils venaient pour connaître les intentions du cheikh. El Hadj Omar les rassura et leur dit qu’ils n’avaient rien à craindre et que son armée, bien au contraire, avait besoin de poudre et de fusils modernes. Les traitants se retirèrent, mais l’un d’entre eux, maigre, vêtu d’un boubou blanc et coiffé d’un bonnet rouge, approcha et mit le genou à terre.
— Mon cheikh, dit-il, je suis Samba N’Diaye. J’ai abandonné Tyabu, sur le fleuve, et je viens pour te servir. J’irai où tu iras. Je ferai ce que tu me diras de faire.
El Hadj Omar accueillit Samba N’Diaye dans son entourage.

Il y eut aussi la visite d’un officier français de Bakel. Les Français avaient deux tata, l’un à Bakel, sur le fleuve Sénégal, et l’autre à Sénoudebou, sur le Falémé. Chacun remarqua la brièveté de l’entretien. Aussi la curiosité était-elle grande, quand le cheikh convia à déjeuner ses chefs de guerre. El Hadj Omar mangeait peu mais il recevait toujours somptueusement.
Depuis le matin, les gadas, femmes esclaves de sa maison, s’affairaient autour des marmites de terre. Ici, on faisait griller de la viande sur des charbons. Plus loin, dans de grands vases, or faisait cuire à gros bouillons des poules avec du sel, du poivre et des oignons.
On s’accroupit sur des nattes disposées autour de la vaste pièce. Le cheikh fit signe à Sadhio, l’intendant de sa maison. Sadhio fit apporter des calebasses de couscous, de riz cuit avec de la volaille. La viande grillée avait été découpée en tranches très minces. Pendant tout le repas, le cheikh parut songeur. Quand chacun se fut lavé les mains et la bouche à l’eau claire, El Hadj prit la parole :
— Avec l’aide de Dieu, le Bambouk a été rapidement balayé. Au début de la campagne, j’avais écrit à Saint-Louis, au chef des Français, le gouverneur Protet. Je lui demandais une alliance et la promesse de vente d’armes pour équiper l’armée. Un de ses officiers m’a apporté la réponse C’est du bavardage de femmes. Les Toubab refusent la vente, sur le haut fleuve, des arme modernes dont nous avons besoin. C’est un prétexte. En fait, les Français sont décidés à étendre leur influence sur toute la région. Ils utilisent le querelles des petits royaumes, qui sont la plaie du Soudan. Croyez-vous que le roi du Khasso Dyouka Samballa, me soit sincèrement attaché ? A l’ouest, il y a des Blancs et des marchands rien d’autre ! Malgré tout, ce n’est pas vers l’ouest qu’il faut maintenant marcher. A l’ouest, je veux la paix. Ce que je veux tirer de l’ouest, ce sont des armes et des hommes. C’est à travers le commerce des Toubabs et de leurs traitants que je mettrai sur pied une armée encore plus forte et mieux équipée.
Le cheikh regarda ses chefs de guerre et continua :
— La saison sèche commence. L’armée doit se préparer à franchir le Bafing et à marcher vers l’est pour détruire le royaume païen du Kaarta.
Ses généraux hochèrent la tète. Samba N’Diaye précisa :
— La guerre civile règne dans ce royaume. Le roi des Bambara du Kaarta, Mahmady Kandja, est en lutte contre les Diawara du chef Karounga mais, soupira Samba N’Diaye, avec les « boucs du gouverneur » la tâche serait tout de même plus facile.
Les visages se tournèrent vers lui. Samba expliqua que les Toubabs avaient placé dans leurs tata du fleuve des canons qui portaient très loin la mort et l’épouvante. Chacun se sépara, et les préparatifs de la nouvelle campagne commencèrent.
Les recrues ne manquaient pas. Il en arrivait de Saint-Louis, des laptots, des maçons, des employés de commerce. Bakary apprit que, la vallée du Sénégal, des marabouts multipliaient les appels pour la Jihad, diffusaient une lettre du cheikh interdisant de s’allier aux Français et exhortaient les jeunes gens à rejoindre l’armée d’El Hadj Omar.
Toute l’armée prit position sur les bords du Bafing. Elle était regroupée derrière des pavillons distinctifs, Les talibés « IrIabé » et ceux du « N’Génar » arboraient le pavillon noir. C’étaient des unités de choc. Le pavillon rouge et noir était celui des gens du « Toro central ». Le pavillon celui des sofas. En fait, en janvier ces appellations d’origine géographique ne
devaient pas être prises à la lettre. Avec l’afflux des volontaires, des combattants de toutes les régions du Soudan se trouvaient répartis dans les différents corps d’armée.
El Hadj Omar avait adressé un ultimatum au roi des Massassi du Kaarta. Il lui enjoignait de se convertir à l’islam et de détruire ses idoles. Les Bambara avaient répondu en envoyant une armée sur la rive droite du Bafing.
Pendant plusieurs jours, El Hadj Omar ordonna de faire ouvertement des préparatifs de franchissement du fleuve. Puis, une nuit, laissant allumés tous les feux des bivouacs, l’armée, divisée en deux corps, traversa le Bafing. A l’aube, la bataille eut lieu près du petit village de Soutoucoulé. Attaqués de plusieurs côtés, les Bambara se battirent avec l’énergie du désespoir. Les compagnies marchaient à l’assaut, précédées d’un tabala que deux hommes soulevaient par des poignées, tandis qu’au milieu un guerrier battait frénétiquement la charge. Mais l’issue ne faisait aucun doute. A 11 heures du matin, l’armée bambara cessa d’exister. Ses débris s’enfuirent dans toutes les directions.
Sans laisser reposer les hommes, le cheikh lança sa cavalerie en direction de Koniakary.
Alpha Oumar, qui la dirigeait, était radieux. Cette région de relief peu accidenté, aux horizons largement ouverts, était favorable aux grandes chevauchées. Le surlendemain, El Hadj Omar entrait dans Koniakary, que les Bambara avaient évacuée.
On se porta aussitôt sur Yélimané. Cette fois, ce fut un combat acharné, sanglant. La garde du Dyônfutu, elle-même, dut mettre pied à terre et monter à l’assaut des murailles du tata. Bakary reçut deux blessures et vit tomber onze camarades de sa compagnie. C’est seulement le soir que Yélimané fut enlevée. Le cheikh fit décapiter le chef massassi Mana Moriba et massacrer tous les survivants. La guerre devenait impitoyable.
Après la prise de Yélimané, Bakary connut la plus grande joie de sa vie. Il fut désigné comme chef de compagnie dans la garde du cheikh. Bakary crut que le ciel lui tombait sur la tête. Ainsi, lui, le treizième enfant d’une famille de paysans pauvres de la plaine du Cabou, allait commander à l’élite des combattants d’El Hadj Omar.
La guerre continuait, toujours aussi atroce. Les colonnes de cavalerie cherchaient à réduire la résistance des Bambara. On se battait pour de petits villages. On poursuivait les troupes en retraite. Dans la région de Nioro, l’armée put combiner ses opérations avec celles des Diawara du chef Karounga, en rébellion depuis longtemps contre les Massassi. Les Bambara se battaient avec fureur. Ni d’un côté ni de l’autre, on ne faisait de quartier.

Au début d’avril, une nouvelle stupéfiante arriva : le roi des Massassi du Kaarta, Mahmady Kandja, offrait de se soumettre. La rencontre eut lieu près du village de Simbi. Mahmady Kandja attendait El Hadj Omar. Il se tenait très droit sur son cheval. Les deux chefs, le vainqueur et le vaincu, suivis de l’armée des talibés, prirent la direction de Nioro, capitale du Kaarta. Nioro, muette et silencieuse, regardait venir l’armée d’El Hadj Omar. En arrivant devant son tata, Mahmady Kandja s’en fit apporter les énormes clés en bois et, se retournant, les présenta à El Hadj Omar. Le cheikh leva les deux mains et secoua la tête. L’armée entra dans Nioro. Talibés et sofas occupèrent les points stratégiques de la ville. Le même jour, Alpha Oumar entrait avec une partie de l’armée à Kolomina, à une journée de marche de Nioro. C’était le 11 avril 1855.
Pourtant, des colonnes de Bambara tenaient toujours la campagne et refusaient de déposer les armes. Le pays murmurait contre les nouvelles lois que le cheikh imposait. Un matin de la fin du mois de mai 1855, un talibé inondé de sang, effondré sur l’encolure de son cheval, put atteindre Nioro. C’était l’insurrection, le pays se soulevait en masse. Le soir même, Nioro était assiégée. Un cercle de dyasa l’entoura étroitement.
Dans la nuit du 7 juin, le cheikh frappa. Une colonne de guerre s’élança sur le principal camp des Massassi. Les Bambara, surpris, peu habitués aux combats nocturnes, cédèrent sous le choc et s’enfuirent. Rapidement, El Hadj Omar marcha sur Kolomina, également assiégée, et fit sa jonction avec les troupes d’Alpha Oumar. Sans perdre de temps, il ordonna la poursuite des colonnes bambara. Une avant-garde réussit à les atteindre et à les fixer à Kharéga. Le cheikh déboucha ensuite avec le gros de ses forces. Au soir de la bataille de Kharéga, la puissance militaire des Massassi du Kaarta était définitivement détruite.
On distribua jusqu’à douze esclaves à chaque talibé. L’armée crut qu’elle allait pouvoir se reposer. C’était sans compter avec lesDiawara. Au début de la campagne du Kaarta, leur chef Karounga avait dit à ses guerriers: « Les ennemis de mes ennemis sont mes amis. » Tant que les Bambara Massassi avaient constitué le principal danger, Karounga s’était battu aux côtés d’El Hadj Omar. Après la bataille de Kharéga, les Diawara rompirent avec les talibés. Ils avaient l’amour de l’indépendance et refusaient d’abandonner les dieux de leurs pères et de se convertir à l’Islam. C’étaient de redoutables spécialistes de la guérilla. Ce fut de nouveau la guerre.
Une guerre pénible et sans pitié, faite d’embuscades et de raids meurtriers. C’est à cette époque que le cheikh confia à Samba N’Diaye la construction des deux puissants tata de Nioro et de Koniakary. Bakary se revoyait six ans plus tôt, malaxant l’argile àDingiray. Comme cela était loin déjà et combien de compagnons étaient tombés
Les opérations de guérilla et de contre-guérilla se poursuivaient, harassantes. Un jour, Karounga annonçait sa soumission. Le lendemain, il repartait en guerre. Il n’était plus question de batailles rangées. De petits détachements se guettaient, s’affrontaient rapidement et brutalement. Des deux côtés, les pertes étaient lourdes. L’exaspération et la férocité animaient les deux camps.
Au début de juin 1856, El Hadj Omar réussit à refouler les Diawara vers l’est, vers le Bakhounou.
Mais Karounga demeurait insaisissable. La lassitude gagnait l’armée. La saison des pluies ralentissait les opérations. Des éléments de cavalerie signalèrent bientôt la présence du chef diawara à Diangouté, au nord de la boucle du Baoulé. La chose donnait à réfléchir. Diangounté et son territoire dépendaient du puissant royaume de Ségou. Attaquer Diangounté pouvait signifier la guerre avec les Bambara de Ségou. El Hadj Omar hésitait.
C’est alors qu’une nouvelle invraisemblable éclata. Des cavaliers, ivres de fatigue et qui avaient galopé pendant trois jours, l’apportaient : les Peuls du Macina marchaient contre El Hadj Omar. Une forte colonne, avançant à travers le Bakhounou, approchait, précédée de ses tambours de guerre. L’entourage du cheikh était stupéfait. Quel motif avait pu pousser Ahmadou, troisième roi du Macina, à envoyer une armée si loin de son pays, au devant d’El Hadj Omar ? Pourquoi un musulman se portait-il au secours d’un païen comme Karounga, qui venait de se réfugier dans une ville du royaume païen de Ségou ?
La surprise et l’inquiétude se lisaient sur tous les visages quand le cheikh réunit en conseil ses chefs de guerre. L’avis général qui prévalut fut qu’Ahmadou III redoutait l’avance du khalife de la Tidjania vers le Niger, et qu’il avait décidé de lui infliger une défaite qui serait un avertissement. Le conseil des chefs fut bref. L’armée des Peuls du Macina, éloignée de sa base, était vulnérable. Il fallait relever le défi et accepter la bataille.
Alpha Oumar reçut l’ordre d’aller la livrer avec une partie de l’armée. Sous la pluie qui tombait à torrents, Bakary la regarda s’éloigner en direction de l’est. En partant, Alpha Oumar avait dit :
— Mon cheikh, sois sans inquiétude, je renverrai ces gens chez eux.
Le 9 août 1856, à Kassakeri, Alpha Oumar, au cours d’un combat meurtrier, surprenait et écrasait l’armée du Macina. Décimés, les Peuls se replièrent. La victoire avait été si rapide que Karounga n’avait pas eu le temps de combiner son offensive avec celle des Maciniens. Aussi, dès qu’il eut réuni ses forces, El Hadj Omar donna l’ordre de marcher sur Diangounté. Il n’était plus permis d’hésiter. Il fallait en finir avec le chef diawara. En même temps, le cheikh envoyait une ambassade à la cour de Ségou. Il faisait dire au roi de Ségou qu’il n’avait rien à faire avec lui, qu’il n’en voulait qu’aux Diawara et que c’étaient seulement eux qu’il poursuivait.
El Hadj Omar avait pris lui-même la direction des opérations. Le 19 août 1856, au premier assaut, Diangounté était enlevée. Il fallut se rendre à l’évidence. Une fois de plus, Karounga s’était échappé. Les reconnaissances de cavalerie établirent que le chef diawara était allé se fortifier à Marcoïa, plus au sud, à l’est du Baoulé. Tout était à refaire.
Cette fois, le cheikh décida d’arrêter les opérations. L’armée, épuisée par trois ans de guerre et de guérilla féroces, était à la limite de ses forces. Aller plus loin, c’était risquer un conflit dans les pires conditions avec le Ségou, et même avec le Macina. Il fallait d’abord organiser la conquête.
El Hadj Omar donna ses ordres. Alpha Oumar resterait à Nioro pour y être son principal lieutenant. Neuf autres garnisons étaient solidement installées dans le pays. A ses chefs de guerre le cheikh expliqua que, pour continuer à « balayer » les pays des infidèles, il fallait trouver davantage d’hommes, d’armes et de munitions. Or, les dix garnisons allaient absorber presque toutes les ressources. C’est pourquoi il était nécessaire de se rapprocher des pays du Sénégal pour acheter du matériel de guerre, recruter des gens du Fouta et les faire venir dans le Kaarta. On les installerait autour de Nioro et de Koniakary. Ils contribueraient à maintenir l’ordre et à renforcer l’armée. Mais, provisoirement, il fallait arrêter le Jihad et la marche victorieuse vers l’est, refaire ses forces à l’ouest avant de reprendre la lutte.
Il fallait le faire tout de suite, car les nouvelles qui arrivaient de l’ouest étaient mauvaises. Les Toubabs devenaient de plus en plus puissants sur le moyen fleuve. On disait même qu’ils construisaient de nouveaux tata. Il y avait pis. Le roi du Khasso, Dyouka Samballa, qui avait accepté le chapelet tidjane au moment de la campagne du Bambouk, et que l’on avait épargné, avait rejeté la foi musulmane. Il s’était allié avec le Blanc et donnait asile aux Massassi du Kaarta. Du coup, le Bambouk, soumis trois ans auparavant au cours d’une campagne éclair, commençait à s’agiter. Attendre plus longtemps, c’était s’exposer à être coupé des pays du Sénégal.
Pour la première fois depuis trois ans l’armée marcha vers l’ouest.

Au début du mois d’avril 1857, la colonne de guerre du prophète, précédée de ses étendards, était de nouveau sur les bords du Bafing. Forçant le passage du fleuve, El Hadj Omar installait son quartier général à Sabouciré, sur la rive gauche, et faisait occuper le Logo. Il n’y eut pas de résistance. Nyamody, le chef du Logo, avait fui. Tous les petits villages furent pillés et l’armée prit ses cantonnements.
Les nouvelles, effectivement, n’étaient pas très bonnes. Ce fut Kartoum Samballa, le propre frère du roi parjure du Khasso, qui les confirma à El Hadj Omar en le rejoignant à Sabouciré. Cela passé s’était passé peu après le départ du cheikh, au début de la campagne du Kaarta. En septembre 1855, le chef des Toubabs, Faidherbe, avait pris contact avec le roi Dyouka Samballa. Il lui avait acheté une concession de quatre hectares sur le territoire de Médine, à peu de distance de Sabouciré, et avait fait construire un puissant tata sur un point dominant la rive gauche du fleuve. En vingt jours, six cents Khassonké de Dyouka Samballa, travaillant neuf heures par jour, avaient édifié cette forteresse, qui, dans toute la région, entretenait et soutenait la rébellion contre l’autorité d’El Hadj Omar. Devant ses généraux silencieux, Et Hadj Omar interrompit Kartoum Samballa :
— Il faut, dit-il, que les choses soient claires. L’installation d’un tata à Médine ne me plaît pas, mais elle ne me gêne pas non plus. Mon intention n’est pas d’attaquer Médine, ni de faire la guerre aux Toubabs. Ce moment n’est pas venu et je ne suis pas venu ici pour cela. Ce que je veux, c’est faire venir du Fouta des hommes, le plus d’hommes possible, par familles entières, par villages entiers, que j’installerai au Kaarta. Pourquoi irais-je agacer ce nid de guêpes et provoquer sa colère ? Pourquoi prendrais-je le risque de voir attaquer et disperser les longues files de villageois que je veux conduire vers l’est sous la protection de mes talibés ? Ce n’est pas une bataille que je suis venu livrer, ni une nouvelle victoire que je suis venu chercher ici, ce sont des hommes. J’ai ma façon de faire la guerre. Agir autrement, c’est compromettre mes plans.
Beaucoup de chefs, dont Alpha Ousman, approuvèrent vigoureusement ces paroles du cheikh. D’autres gardaient le visage fermé. Parmi eux, Mohamadou Hammat Kouro se leva et demanda la parole. Bakary n’aimait guère ce chef courageux jusqu’à la témérité, mais d’une intelligence médiocre et d’une indiscipline totale. L’armée l’avait surnommé Hadhee Wadha « Celui qui fait ce qu’on lui défend ». Les victoires passées l’avaient rendu fou d’orgueil, et il était le chef de file des éléments les plus turbulents de l’entourage d’El Hadj Omar. D’un ton grave et inspiré, Mohamadou Hammat Kouro expliqua qu’il fallait punir le roi Dyouka Samballa, qui avait abjuré la vraie foi et s’était soumis aux Toubabs infidèles. Le moment, disait-il, ne pouvait être mieux choisi : la saison des basses eaux se prolongerait jusqu’en juillet et empêcherait l’intervention des sakhars (navires à vapeur) des Toubabs sur le fleuve. D’ailleurs, de Saint-Louis à Médine, il y avait un millier de
kilomètres. De toute façon, l’armée toujours victorieuse disposait de plus de temps qu’il n’en fallait pour enlever rapidement le tata des Toubabs et de leurs alliés khassonké. La garnison du fort ne comptait que soixante-trois hommes, dont sept Blancs. Enfin, le butin que l’on ferait à Médine, gros marché des caravanes d’or, de dents d’éléphant et de gomme du Bakhounou, ne serait nullement négligeable pour le trésor de guerre.
Ayant ainsi parlé, Mohamadou Hammat Kouro s’assit. Seul Tierno Guibi avait constamment manifesté son accord avec tous les termes de ce discours. El Hadj répondit avec patience:
— Beaucoup d’entre vous, dit-il, ont la tête dure et persistent à confondre la guerre avec l’assaut. Ce n’est pas en vous précipitant sur ce tata moderne que vous vaincrez. Finalement, vous serez obligés d’en venir au siège. Ce sera long. Vous ameuterez tous les Toubabs du fleuve, et cela, je ne le veux pas. Si j’avais voulu leur faire la guerre, j’aurais commencé par anéantir leur en commerce, en saisissant toutes les routes afin que personne n’arrive jusqu’à eux. Dans l’impossibilité de commercer, ils auraient renoncé à leurs ambitions sur le haut fleuve. Mais, encore une fois, je suis pas venu pour cela.
D’une voix douce, Samba N’Diaye intervint
— Dis-moi, Mohamadou Hammat Kouro, as-tu réfléchi à ce que tu feras quand tu auras en face de toi les « boucs du gouverneur » ?
Il y eut un silence. Chacun pensait à l’artillerie que l’armée des talibés n’avait encore jamais affrontée.
— As-tu compté aussi, continua Samba N’Diaye, avec les six mille guerriers de Nyamody et de Dyouka Samballa, qui sont retranchés à côté des canons des Toubabs ? C’est une grosse bataille qui se prépare sans que tu l’aies préparée.
D’un geste superbe, Mohamadou Hammat Kouro balaya l’objection et répondit que rien ne pouvait résister à la hardiesse des talibés et à leur mépris de la mort. Et il ajouta que, si personne, certes, ne mettait en doute les qualités du cheikh, il y avait au-dessus de sa volonté la volonté suprême d’Allah et du prophète Mohammed. Alpha Ousman haussa franchement les épaules. El Hadj Omar considéra avec ironie le départ de Hade Wada et de Tierno Guibi. Il décida que la garde du Dyônfutu ne serait pas mêlée à cette aventure. Elle servirait de réserve et serait employée à organiser les convois de villageois et les caravanes de ravitaillement en armes et munitions que l’on dirigerait vers l’est. Bakary fut attaché en qualité d’observateur à l’état-major de Tierno Guibi.
La bataille pour Médine devait durer quatre mois, d’avril à juillet 1857. Mal conçue, mal préparée, elle n’aboutit à aucun résultat.
Le 19 avril, Bakary se trouvait à trois cents mètres du tata de Médine. Dissimulé derrière un abri de branchages, il assistait à la mise en place des colonnes d’assaut. En face de lui, retranché dans ses fortifications, l’adversaire était silencieux. Bakary observait avec attention la position de l’ennemi. Le fort des Toubabs était un gros quadrilatère bastionné de trente mètres de côté, avec des créneaux et des meurtrières. Un chemin couvert le reliait au nouveau tata qu’avait fait construire Dyouka Samballa. Bakary secoua la tête, Il avait suffisamment fait la guerre pour savoir que l’attaque de vive force d’un village fortifié était une entreprise périlleuse. Les balles ne pénétreraient que de quelques centimètres dans le banko des murailles. Des défenseurs bien abrités et décidés pouvaient infliger des pertes terribles aux assaillants.
Soudain, il y eut un grondement terrifiant, suivi d’un craquement de branches brisées et de cris inhumains. Bakary, instinctivement, baissa la tête. Là-bas, une fumée montait d’un bastion du fort. A quinze mètres de lui, sept talibés gisaient, sans vie, ou grièvement blessés. Plusieurs hurlaient de douleur. Un boulet venait de frapper un dyasa
que l’on préparait pour l’attaque du lendemain.
Il avait ricoché deux ou trois fois avant de s’immobiliser. Déjà, les chefs de compagnie rétablissaient le calme, donnaient des ordres et faisaient enlever les blessés. Pensif, Bakary regardait cette lourde boule de six kilos, encore chaude, qui, à trois cents mètres, venait de causer tant de ravages. Décidément, Samba NDiaye avait raison. Il fallait compter avec le matériel qui constituait l’armement de ce tata moderne.
Le 20 avril, à l’aube, dans le grondement assourdissant des tambours de guerre, l’assaut fut déclenché. Trois colonnes se ruèrent sur le fort et le tata de Dyouka Samballa. Pendant cinq heures, Bakary, incrédule, vit les talibés se battre farouchement et silencieusement pour prendre pied dans les positions ennemies. Le bruit et la fumée étaient inimaginables. La fusillade crépitait, ininterrompue. Les canons des Toubabs tonnaient maintenant à mitraille. Leurs obus sphériques, explosant à quelques mètres de hauteur, fauchaient des groupes entiers de combattants.
Sans hésitation, les vagues successives de talibés se précipitaient à l’attaque, En vain ! Mohamadou Hammat Kouro était décontenancé. Le matin, vers 10 heures, il ordonna aux tabalas de battre la retraite. Lentement, le bruit de la bataille décrut, tandis que les talibés regagnaient leurs positions de départ.
Le soir, on dénombrait six cents tués. Le long du fort et du tata, jusqu’à une distance de deux cents mètres, Bakary compta trois cents cadavres. Ainsi, six cents compagnons étaient morts pour rien. Bakary sentit la fureur le gagner. Il regagna Sabouciré. El Hadj Omar l’écouta sans rien dire, puis, d’une voix égale, il ordonna à Samba N’Diaye d’envoyer un détachement de la garde récupérer les boulets pleins tirés par les défenseurs de Médine. Cela pourrait servir un jour.
Pour Bakary, obligé d’y assister en observateur, la suite de la bataille fut un véritable cauchemar. Le 11 mai, il y eut un nouvel assaut, conduit par Tierno Guibi lui-même. Malgré l’héroïsme des talibés, qui réussirent un moment à prendre pied dans l’îlot situé en face de Médine, ce fut un nouvel échec. Le 4 juin, à 4 heures du matin, dans l’obscurité, une troisième attaque générale fut lancée. En certains points, la base du tata fut entamée à la hache et au pic, mais il fallut se retirer, en laissant quatre-vingt six tués sur le terrain.
A partir de ce moment, la prédiction d’El Hadj Omar se vérifia. L’armée fut obligée d’en venir au siège et au blocus, pour affamer l’ennemi et le faire capituler. Le réseau d’embuscades se resserra autour de Médine. La ligne des dyasa s’approcha jusqu’à cinquante mètres de l’enceinte du fort et à moins de trente mètres du tata de Samballa. Mais il était bien tard !
A Sabouciré, où El Hadj Omar refusait de s’occuper de cette bataille, l’état-major du cheikh avait d’autres sujets de préoccupation. Les Toubabs du fleuve, alertés, lançaient de petites colonnes mobiles fortement armées. Elles tombaient à l’improviste sur des convois de paysans désarmés ou des convois de ravitaillement mal protégés, faute de guerriers en nombre suffisant pour assurer leur protection. Le 1er mai, un groupe de quatre cents villageois du Fouta, avec femmes et enfants, était dispersé par une colonne venue de Bakel ; le 12 mai, les Toubabs surprenaient dans la région de Makhana une caravane de trois cents hommes apportant des marchandises et de la poudre venues de Gambie.
Pour El Hadj Omar, c’est là qu’était le véritable échec.
La stupide affaire de Médine, en fixant inutilement le corps de bataille du cheikh, laissait le champ libre aux Toubabs et à leurs alliés. Elle risquait de mettre en danger ses projets.
Aussi, ce fut la consternation à Sabouciré comme à Médine quand, le 5 juillet, les capitaines de rivière signalèrent la montée des eaux du Bafing. La crue du fleuve était en avance cette année. Elle allait porter jusqu’aux environs de Médine les bateaux à vapeur, leurs canons et leurs soldats.
Finalement, toute la campagne avait été compromise par la stratégie de l’attaque frontale.
Du 13 au 18 juillet, les talibés se battirent furieusement contre les renforts amenés par les avisos. Le 15 juillet, ils réussirent même à immobiliser le Guet NDar, qui se portait au secours de Médine. Mais, dans la nuit du 18 au 19 juillet, l’ordre général de retraite fut donné, et l’armée, épuisée, pleine d’amertume, abandonnant le fort entouré d’un cercle de cadavres, se regroupa autour, de Sabouciré.
L’accueil que le cheikh réserva aux généraux qui s’étaient obstinés devant Médine et qui se tenaient maintenant devant lui, mornes et silencieux, fut terrible.
— Eh bien, leur cria-t-il, vous l’avez voulu ! Vous êtes allés attaquer les Blancs et les voilà qui vous chassent ! Je n’avais pas affaire à eux. Je n’ai affaire maintenant qu’aux Bambara et aux Noirs infidèles. Vous fuyez maintenant ! Eh bien, je ne fuirai pas ! Si les Toubabs viennent jusqu’ici, ils me trouveront !
La colère du cheikh était d’autant plus violente qu’il venait d’apprendre que Faidherbe avait dispersé un immense convoi venant du Fouta pour faire sa jonction avec lui. Toutefois, pour protéger la retraite de l’armée et calmer l’arrogance des Toubabs, El Hadj Omar lança sa garde du Dyônfutu. Le choc eut lieu le 23 juillet à trois kilomètres de Médine. Une cinquantaine de talibés de la garde tombèrent, mais les Toubabs n’insistèrent pas et rebroussèrent chemin.
Sans être dramatique, la situation était sans issue. Tout était à recommencer. Mais, cette fois, dans de plus mauvaises conditions, car le mil commençait à manquer, les pluies d’hivernage redoublaient d’intensité et la crue du fleuve faisait du Sénégal une route liquide contrôlée par les Toubabs et leurs alliés.
L’armée connut alors la faim et le découragement. Quand on entendit raconter que tous les sakhars étaient allés à Saint-Louis chercher des troupes, les désertions prirent des proportions inquiétantes. El Hadj rassembla les chefs de guerre. « Nous mourons de faim », dirent-ils, et ils le supplièrent de se replier dans le Bambouk. C’était le seul moyen d’assurer le ravitaillement et d’éviter des combats désormais sans signification avec les Toubabs.
En août 1857, tournant le dos à Médine, l’armée quitta Sabouciré et marcha vers le sud par la route de Koundian. Ce fut une marche pénible, rendue encore plus difficile par l’état des pistes détrempées et par la crue des rivières. Il fallut passer par le Galamagui, dont les eaux étaient grosses. Ce passage coûta plusieurs centaines d’hommes et d’animaux, qui, entraînés par le courant se brisèrent sur les rochers ou bien se noyèrent.
Toute ces épreuves laissaient impassibles la garde du cheikh et les quelques milliers de vétérans qui constituaient le noyau de l’armée, mais
talibés de fraîche date, les nouveaux ralliés souffraient le martyre.
Certains parlaient de se révolter. Toutes les nuits, il y avait des désertions. El Hadj Omar fit doubler les postes de garde et prêcha plusieurs fois la colonne. Il le fit avec violence. Il rappela le Jihad avait été décidé par le Maître des Trônes sur les Sept Cieux et les Sept Terres, et il tonna contre les hypocrites, les impies et les lâches qui se trouvent parmi les musulmans.
Heureusement, il n’y eut pas de bataille à livrer pour s’ouvrir la route de Koundian. Les souvenirs de la campagne foudroyante du Bambouk étaient toujours aussi vivaces et, à l’approche du cheikh, les rebelles malinké, qui s’étaient insurgés contre son autorité, fuyaient aussi vite qu’ils pouvaient. Le chef de Koundian, Coura, le même qui s’était rendu au cheikh quelques années auparavant pour éviter la destruction de son village, ne se pas, sans doute, la conscience en repos, se dépêcha de gagner les montagnes avec tout son monde.
Ce fut avec soulagement que l’armée entra dans Koundian. Elle y trouva d’abondantes provisions des troupeaux et put refaire ses forces. Hadj Omar était bien décidé à ne pas laisser de répit aux talibés et à reprendre en main l’armée. Dès le lendemain, il donnait l’ordre à Samba N’Diaye de fortifier Koundian et d’y élever un solide tata. Les captifs manquaient. Les talibés, abrutis de fatigue, faisaient la sourde oreille et refusaient de potier les pierres de la carrière voisine. Alors, Bakary vit un spectacle qui figea d’étonnement et de honte l’armée tout entière.
Dans un silence impressionnant, le Grand Marabout descendit de cheval et, donnant lui-même l’exemple, porta un moellon sur la tête jusqu’au tracé qui avait été délimité par Samba N’Diaye. Dans l’instant même, Koundian, comme par enchantement, se transforma en un vaste et bruyant chantier. Pendant cinq mois et dix jours, l’armée transforma ce petit village qui domine le Bafing en une redoutable forteresse.
En même temps, le cheikh détachait des colonnes de guerre sous le commandement d’Alpha Ousman, de Mahmady Sidy Yanké et de Mahmadou Yoroba pour ravager les pays malinké non soumis à l’est et au sud-est du Bafing.
Alpha Ousman, marchant du Bafing vers le Bakhoy, franchissait ce dernier fleuve et fondait la place forte de Mourgoula. Les communications furent rétablies avec Dingiray, qui expédia des renforts, d’immenses convois de troupeaux et de l’or du Bouré.
En décembre 1857, la situation était rétablie : les razzias de mil et de boeufs, les expéditions victorieuses, les renforts de combattants aguerris avaient rendu à l’armée sa discipline et sa combativité.
Ce matin de janvier 1858, à Koundian, le grondement du tabala couvrait tous les bruits. Pendant toute la journée, il ne cessa de battre.
Tandis que l’armée se rassemblait en dehors des murailles du tata, El Hadj Omar convoqua les chefs de guerre. Absorbé par de multiples tâches, Bakary n’avait pas vu son cheikh depuis un certain temps. Quand il prit la parole, il fut clair qu’il ne s’agissait pas de palabres. Jamais encore personne n’avait entendu cheikh Omar parler avec autant de dureté dans le ton.
— Avec la saison sèche, dit-il, les rivières sont redevenues guéables et les pistes praticables. L’armée va donc pouvoir marcher de nouveau en avant. La campagne précédente a été compromise Par la folie de quelques-uns qui ne connaissent rien à la guerre, et pensent que la bravoure peut tenir lieu de réflexion. L’armée va de nouveau se diriger vers l’ouest, jusqu’aux pays du Fouta. Il n’est pas question de chercher le contact ni de se battre avec les Toubabs. C’est perdre son temps et faire tuer inutilement des talibés. L’objectif reste le même que précédemment : il faut amener le maximum d’hommes et de femmes à s’en aller vers le Kaarta. Des détachements sont déjà partis, avec pour mission de prêcher l’émigration et de prendre langue avec les chefs du Fouta.
El Hadj termina en disant que, maintenant que ses intentions avaient été clairement indiquées, tout acte d’indiscipline serait sévèrement puni.
Django, un captif mandingue de la maison d’El Hadj, fut nommé gouverneur de Koundian, tandis que Racine Tall, un noble toucouleur, parent du cheikh, recevait le commandement de la garnison. Ces nominations étaient significatives.
Le lendemain à l’aube, l’armée s’ébranla lentement au milieu de la poussière soulevée par les colonnes de cavalerie, et saluée par la fusillade de la garnison de Koundian, qui se livrait à une fantasia désordonnée. Django, vêtu d’un burnous rouge, son cheval tenu en bride entre trois hommes, l’arme au bras, leva la main quand le cheikh passa devant lui suivi de la garde du Dyônfutu, dans le fracas de milliers de sabots.
L’armée traversa le Bambouk en direction du Falémé. Chemin faisant, on dispersait quelques petits groupes de rebelles malinké et on détruisait leurs villages. Le fleuve fut franchi sans difficulté, et les talibés entrèrent dans le Boundou, pays musulman peuplé de Sarakollé.
Depuis l’affaire de Médine, l’agitation régnait dans le pays. Le chef du Boundou, l’almamy Boubakar Saada, se comportant comme le roi du Khasso, s’était rallié aux Toubabs. Aussi El Hadj Omar, dans les derniers mois de 1857, avait-il expédié une colonne sous le commandement d’un de ses chefs, Ousman Diadhié, pour parcourir le pays, exciter les hommes du Boundou à la révolte et leur conseiller de quitter le pays pour aller vers le Kaarta. De son côté, Boubakar Saada guerroyait contre les villages qui refusaient son autorité et s’étaient ralliés à El Hadj. L’arrivée de l’armée du prophète augmenta le nombre des adversaires de Boubakar Saada. Beaucoup de Sarakollé gagnèrent le Kaarta, escortés par des talibés.
Le 15 avril 1858 fut un jour dont toute l’armée devait se souvenir.
Ce jour-là, El Hadj Omar arriva au village de Boubebané, tenu par les hommes d’Ousman Diadhié. C’est là que le chef de guerre fit apporter solennellement au cheikh deux canons qui avaient été pris aux Toubabs. Ce fut du délire. Toute l’armée, dans un tumulte indescriptible, voulut voir et toucher les terribles « boucs du gouverneur ». On se poussait, on criait, on riait.
Bakary apprit que, en novembre 1857, Boubakar Saada et les Toubabs de Bakel avaient attaqué avec deux obusiers de 12 le village de N’Dium, rallié à El Hadj Omar. Une sortie des gens de N’Dium avait mis en fuite les assaillants. Les deux obusiers capturés avaient été remis à Ousman Diadhié qui les apportait au cheikh, avec leurs obus, leurs boîtes à mitraille et leurs boulets pleins, semblables à ceux que l’on avait récupérés devant Médine. Désormais, l’armée disposait d’une artillerie moderne, dont personne n’ignorait plus, depuis Médine, les ravages qu’elle pouvait causer. El Hadj confia les précieux canons à Samba, qui suivait l’armée avec son équipe de
forgerons. Les talibés se sentaient invincibles. El Hadj, qui avait longuement regardé les canons sans dire un mot, renouvela l’interdiction d’attaquer les tata des Toubabs. L’armée devait simplement les contourner.
Enfermés dans leurs tata, rivés au fleuve dans leurs sakhars, les Toubabs n’étaient pas à craindre. La tâche essentielle de l’armée était d’organiser les convois d’hommes, de femmes et d’enfants, de leur donner une solide escorte et de les diriger vers Nioro, au Kaarta. Si certains villages résistaient, il ne fallait pas hésiter à les brûler et à détruire leurs greniers.
— Ceux qui refusent de partir, disait El Hadj, c’est le feu et la faim qui les feront émigrer.
Quittant le Boundou, l’armée entra dans les pays toucouleurs. Partout, les foules accouraient pour acclamer le commandeur des croyants, précédé de ses étendards, entouré de ses griots, suivi de sa garde et de ses talibés victorieux. On se bousculait pour reconnaître les chefs de grande famille, les parents et les amis.
Bakary revoyait avec émotion les pays qu’il avait parcourus douze ans plus tôt, alors qu’il était un obscur talibé. Il avait maintenant vingt-cinq ans et figurait parmi les chefs de la garde du cheikh.
L’armée traversa lentement le Damga, le N’Génar, le Bosséa, où elle demeura à Orofondé de juillet à décembre 1858, puis le Lao et le Toro.
Partout, inlassablement, El Hadj Omar expliquait :
— Votre pays va devenir celui des Toubabs. Echappez à leur domination. Partez au Kaarta. Sortez ! Ce pays a cessé d’être le vôtre. C’est le pays de l’Européen, l’existence avec lui ne sera jamais bonne. Les Toubabs finiront par tout vous prendre !
Les petites gens l’écoutaient avec respect, mais beaucoup répugnaient à quitter le sol natal et disaient :
— Tout cela est vrai, mais nous préférons notre pays à ceux que nos pères n’ont pas vus.
Quelques grands personnages du Bosséa se rallièrent à l’armée des porteurs d’étendard, mais l’almamy et les grands du Fouta, tout occupés à leurs intrigues et à leurs complots, étaient peu enthousiastes. Certains d’entre eux avaient partie liée avec les Français et pensaient pouvoir jouer au plus fin. El Hadj Omar, haussant les épaules avec mépris, renonça à les intéresser à ses vastes projets.
Un jour viendrait, il en était sûr, où son armée victorieuse, déferlant de l’est vers l’ouest, balaierait tous ces Etats décadents et leurs alliés toubabs pour installer un Etat moderne et unifié du Niger à l’Atlantique.
A la fin de février 1859, El Hadj donna le signal du départ. Divisées en longues colonnes, encadrées et protégées par l’armée, un nombre considérable de recrues, avec femmes, enfants, captifs et troupeaux, remontèrent le cours du Sénégal. Il y avait bien quarante mille personnes qui se dirigeaient vers l’est.
En vue de Matam et de Bakel, il y eut quelques accrochages avec les Toubabs, mais les ordres du cheikh furent respectés. On ne recommença pas l’erreur de Médine. Le convoi, sans être inquiété, franchit le Sénégal en amont de Bakel. L’armée, qui couvrait sa marche, installa de solides positions fortifiées à Guémou, à Khoulou et à Tambacara. En septembre 1859, El Hadj, ses talibés et le convoi étaient en sûreté à Nioro.
A Nioro, c’est avec joie que Bakary retrouva le vieil Abdoul. Pourtant, les nouvelles qu’il apprenait n’étaient pas fameuses.
Depuis le départ du cheikh, la situation avait empiré. Non seulement les Diawara continuaient leur interminable guérilla, mais leur chef Karounga avait obtenu l’appui des Bambara de l’empire de Ségou et de leur roi, Ali Diara. A partir de la place de Marcoïa, des colonnes mixtes de Diawara et de Bambara lançaient des raids meurtriers à travers le Kaarta et entretenaient l’espoir et l’agitation des bandes rebelles massassi.
— C’est normal, disait le vieil Abdoul, l’empire de Ségou est le bastion même de l’animisme et du fétichisme dans le Soudan occidental. Depuis la conquête du Kaarta, Ségou est conscient du danger que représente El Hadj Omar. Les Ségoviens savent bien que, après avoir vaincu leurs cousins du Kaarta, le cheikh se retournera contre eux. Aussi le roi Ali Diara soutient-il les rebelles du Kaarta et tous les mouvements de résistance.
Il y eut un silence.
— Eh bien, conclut le vieil Abdoul, notre cheikh est de retour, l’armée est renforcée, tout va changer !
Et il ajouta en riant :
— Déjà, plusieurs bandes de Diawara, à la nouvelle de son arrivée, se sont repliées sur Marcoïa et le Ségou. C’est bon signe.
Alpha Oumar lui-même vit arriver El Hadj Omar avec soulagement. La lutte au jour le jour contre un ennemi insaisissable lui déplaisait. Le retour du cheikh à Nioro signifiait que les grandes opérations décisives allaient recommencer.
Elles étaient urgentes d’ailleurs. A Marcoïa, à côté des indomptables Diawara, il y avait tout un ramassis de déserteurs, Peuls du Bakhounou, Massassi du Kaarta, qui avaient suivi l’armée vers le Bafing en 1857 et s’étaient enfuis lors de la retraite sur Koundian. Ces gens, brodant sur l’affaire de Médine, colportaient toutes sortes de faux bruits dans le Kaarta. Il fallait liquider cet abcès au plus vite.
Silencieux et égrenant son chapelet tidjane, le cheikh prit connaissance de la situation, puis, sans dire un mot, congédia son état-major.
Pendant un mois et demi, l’armée resta à Nioro, refaisant ses forces et préparant la campagne, que chacun jugeait imminente.
Le 10 novembre 1859, au petit jour, le bruit désormais familier des tambours de guerre assourdissait une fois de plus Nioro. L’armée allait s’ébranler pour une nouvelle offensive.
La rapidité et l’habileté avec lesquelles elle fut conduite frappèrent d’admiration les meilleurs généraux du cheikh. El Hadj Omar, ostensiblement, se dirigea vers l’est, comme s’il voulait opérer dans le Kingui, puis, infléchissant subitement sa marche, il descendit vers le sud, contournant Dianghirté à l’ouest, et vint en dix jours de marche tomber sur Marcoïa, qu’il investit aussitôt.
La surprise fut totale. Cette fois, l’adversaire n’avait pas eu le temps de décrocher et de se replier comme il le faisait d’habitude. L’ennemi était pris au piège. L’attaque fut décidée le 20 novembre à l’aube.
Ce matin-là, il faisait froid. La température ne dépassait guère 12°C. Toute la nuit, Bakary, comme ses camarades, avait grelotté, enveloppé dans un dampé et accroupi autour de petites marmites de terre où brûlaient des morceaux de bois. Dès les premières lueurs du jour, l’armée prit son dispositif de bataille. Marcoïa était au centre d’un gigantesque carré formé par les troupes du cheikh.
Le spectacle qui se préparait acheva de réchauffer les hommes. Pour la première fois, l’artillerie du cheikh allait entrer en action. Chacun retint son souffle quand on vit s’avancer les deux canons obusiers. Ils furent rapidement mis en batterie par Samba N’Diaye et son équipe de forgerons.
Là-bas aussi, sur les remparts de Marcoïa hérissés de défenseurs, le silence était tombé. Il y eut un ordre. Une double détonation ébranla l’air, tandis que les deux pièces disparaissaient dans un nuage de fumée que le vent dissipa rapidement. A Marcoïa, un parapet disparut, comme volatilisé, au milieu d’une colonne de poussière, tandis que de la ville s’élevait une immense clameur. Les canons tirèrent encore quelques coups à boulets, puis, sur un signe du cheikh, Samba N’Diaye expédia un obus qui éclata au-dessus de la place forte. Ce fut comme un petit soleil. Bakary vit l’éclair rouge et jaune de l’explosion et devina dans la fumée la gerbe mortelle des éclats vers le sol.
Dans Marcoïa, la panique était totale. Il n’y avait presque plus personne aux remparts. La terreur s’était emparée des défenseurs. Les patrouilles qui s’étaient à ce moment approchées du tata devaient rapporter plus tard à Bakary qu’on entendait les gens de Marcoïa crier que le cheikh les fusillait sur terre et que le ciel les fusillait d’en haut.
Les tambours battirent la charge. Le village fut enlevé au pas de course et l’escalade se fit sans difficulté. Par ordre du cheikh, il n’y eut pas de prisonniers, et le massacre fut impitoyable. Mais ce fut en vain que l’on chercha le cadavre de Karounga. Le chef diawara, une fois de plus, avait réussi à fuir.
La garde du Dyônfutu prit ses quartiers dans la ville, après l’avoir débarrassée des cadavres, qui furent abandonnés aux hyènes. Le reste de l’armée campa à proximité.
El Hadj Omar resta un peu plus de quatre mois à Marcoïa. C’est au début de son séjour qu’un cavalier bakiri arriva, bride abattue, porteur d’une terrible nouvelle : Guémou avait été enlevée par lés Toubabs et Sirey Adama, le neveu du cheikh, était tombé au combat avec trois cents talibés. El Hadj Omar calma brutalement l’effervescence qui s’était emparée de sa maison et de son état-major. Certains parlaient même de marcher de nouveau vers le Bafing.
— Taisez-vous ! leur dit le cheikh. Vous ne comprendrez donc jamais rien ! Il n’est pas question de revenir sur les bords du Sénégal. Si vous voulez revenir un jour à l’ouest et planter les étendards de la guerre sainte sur les rivages de l’Atlantique, il faut d’abord forger un Etat moderne à l’est du Soudan. Personne n’ignore l’affection que je portais au fils de ma soeur. Mais personne n’ignore non plus que je ne confonds pas la vengeance avec la guerre. La tâche principale du moment est la destruction de l’empire païen de Ségou.
Pendant quatre mois, El Hadj apporta son attention aux problèmes militaires. Il fut rejoint par les renforts de Mourgoula, que lui amenait Alpha Ousman. L’armée acclama ce chef qu’elle tenait en haute estime, et dont les compagnies avançaient en ordre, musique en tête, précédées de quelques cavaliers faisant la fantasia.
Pour les vétérans, il n’y avait pas de doute : le cheikh ayant autour de lui ses meilleurs généraux, la campagne ne tarderait pas à reprendre. En attendant, il fallait s’occuper du ravitaillement. On avait trouvé une grande quantité de mil à Marcoïa , mais il y avait beaucoup de monde à nourrir. Les subsistances devenaient rares. Il fallut organiser des razzias à travers le Bélédougou. Il y eut des escarmouches avec des patrouilles de cavalerie bambara qui observaient la région de Marcoïa.
Au fil des semaines, les heurts devinrent plus fréquents. Décembre 1859 et janvier 1860 virent de violents combats avec des colonnes de troupes régulières de Ségou. Il s’agissait de soldats remarquables, que les talibés commençaient à considérer avec respect.

Les préparatifs de la campagne s’achevaient, quand une nouvelle étonnante circula dans l’armée: le propre fils d’El Hadj Omar était arrivé à Marcoïa. Les suppositions allaient bon train quand le cheikh réunit toute l’année dans la plaine de Marcoïa.
A côté de lui se tenait Ahmadou, le fils du cheikh. Bakary le regarda avec curiosité. C’était un jeune homme d’à peu près son âge. Il avait l’air grave et intimidé. En termes très simples, El Hadj Omar s’adressa à l’armée des talibés et des sofas, qui écoutaient dans le plus profond silence.
— Personne, dit-il, ne peut connaître la volonté d’Allah et chacun peut tomber demain dans la guerre sainte.
C’est pourquoi, aujourd’hui, il désignait son fils Ahmadou comme son successeur. A lui, Ahmadou, reviendrait la tâche d’administrer les territoires conquis. Quant à lui, cheikh Omar, il conduirait l’armée des porteurs d’étendard aussi loin que le voudrait la volonté de Dieu. Puis le cheikh conclut d’une voix forte:
— Soyez témoins! Tournez-vous vers lui! Je lui ai remis tous mes pouvoirs. Je ne me réserve rien !
Les tabalas grondèrent, tandis que commençaient les fantasias…

A la fin du mois de mars 1860, El Hadj Omar fit appeler les chefs et leur palabre dura une partie de la nuit. A tous, El Hadj Omar rappela que c’était le Ségou qui était venu le chercher et que Dieu lui commandait de faire la guerre aux infidèles. La campagne qui allait commencer était décisive. Un simple échec pouvait amener la catastrophe. L’éloignement de Nioro, l’insuffisance des vivres interdisaient l’idée même d’un repli. Les Bambara détruiraient les colonnes en retraite, avant qu’elles ne fussent en sûreté. C’est pourquoi aucun général ne devait engager une bataille avec insouciance.
Les chefs hochèrent la tête. Ils acceptaient de faire la guerre à l’empire de Ségou. Mais ils furent frappés de stupeur quand El Hadj Omar leur déclara qu’il allait falloir aussi abandonner les femmes, les enfants et les vieillards qui accompagnaient l’armée et risquaient d’entraver sa liberté de mouvement. C’était une dure nécessité, mais elle était inévitable. Il fallait renvoyer vers le Kaarta toutes les bouches inutiles.
Le cheikh allait livrer une guerre mobile et rapide contre un adversaire dangereux et manoeuvrier. Les non-combattants ralentiraient les opérations. Ils pouvaient même provoquer un désastre s’il fallait franchir le Dyoliba en un temps très court. On voulait faire une guerre victorieuse. Il fallait en accepter les conséquences.
L’état-major resta sans voix. Renvoyer vers Nioro, même avec une faible escorte, les femmes et les enfants, c’était les condamner à la mort ou à l’esclavage. Les détachements de cavalerie bambara collaient aux mouvements de l’armée. Un tel convoi ne passerait pas inaperçu. El Hadj Omar demeura intraitable. Soucieux et inquiets, les chefs le quittèrent tard dans la nuit, pour expliquer la situation à leurs troupes.
Dans toute l’armée, ce fut une explosion de colère et de désespoir. Il fallut tout le prestige de chefs comme Alpha Oumar ou Alpha Ousman pour empêcher les mutineries de se développer. Les prières, les pleurs, les menaces laissèrent insensible le Grand Marabout. Il y eut des désertions, mais, dans l’ensemble, l’armée accepta impitoyable décision. Chacun savait désormais que la guerre contre le Ségou ne serait pas une promenade militaire.
Le 3 avril 1860, l’armée se mit en marche. Elle était suivie d’une autre véritable année d’enfants et de femmes, qu’on chassait pour la maintenir à distance. Un grand nombre de ces malheureux, qui ne suivaient qu’à peine, manquant de tout, affamés et épuisés, furent ramassés par les guerriers de Ségou. Le soir, au bivouac, les talibés silencieux écoutaient le vent de la nuit leur porter la rumeur lointaine des tambours bambara.
La progression fut pénible. L’armée connut la faim, la chaleur et le harcèlement de la cavalerie ennemie.
Les embuscades étaient toujours rapides et meurtrières.
Bakary se trouvait à dix mètres d’un peloton de cavaliers qui avançaient prudemment sur le flanc de la colonne et venaient de s’arrêter sur une élévation de terrain. L’un d’eux se retourna pour faire signe que tout allait bien. L’air chaud parut vibrer. Deux, trois, cinq talibés vidèrent leurs étriers, sans un cri, et se tordirent sur le sol, la main crispée sur la poitrine ou sur la gorge. C’est seulement alors que Bakary vit les tiges de roseau qui dépassaient de leur corps, en même temps qu’il entendit le galop précipité de chevaux qui s’éloignaient.
La flèche bambara, longue de cinquante centimètres, empennée d’un bout et armée d’un fer de cinq centimètres, était une arme aussi silencieuse qu’efficace jusqu’à cent mètres. La cavalerie de Ségou, dotée d’un carquois de cinquante flèches, employait indifféremment le fusil ou l’arc de un mètre en bambou flexible ou en bois dur courbe. Avec une rare maîtrise.
L’armée dépassa Sékoubala, puis Markona. A Markona, village de Soninké musulmans, le chef, Badam Tunkara, vint faire sa soumission à El Hadj. Le cheikh le reçut bien, lui fit des cadeaux et le renvoya en lui donnant le commandement des Soninké de la région.
On atteignit enfin une région plus riche. Le Kaniaga, avec ses récoltes et ses troupeaux, permit à l’armée de se restaurer. Ce fut dans cette région que l’on se heurta sérieusement à l’ennemi. La place forte de Damfa refusa de se rendre. Les canons furent mis en batterie. Au second coup, les défenseurs, épouvantés, abandonnèrent leurs positions et s’enfuirent dans la plus grande confusion. Tous ceux que l’on put capturer furent exterminés. Le chef, Dombi, pris vivant, fut décapité. Les fortifications de Damfa furent rasées.
El Hadj Omar appliquait la stratégie de terreur éprouvée jadis au Bambouk. Elle lui valut le ralliement définitif des Dyawambi du Kaarta, qui opéraient avec les troupes de Ségou. Leur chef, Alowon, se convertit, avec tous ses hommes, à l’Islam. Les Dyawambi constituèrent désormais un corps de sofas dans l’armée du cheikh.
El Hadj Omar demeura vingt-cinq jours à Damfa, multipliant les reconnaissances de cavalerie dans toutes les directions. Le 19 mai, les patrouilles se replièrent, signalant l’approche de deux fortes colonnes régulières, opérant conjointement sous le commandement de deux kountiguis (chefs d’armée), Badyi et Bonoto. Elles étaient renforcées par de forts contingents diawara. L’intention des chefs bambara était d’écraser l’armée du cheikh comme dans une tenaille.
El Hadj refusa d’accepter une bataille préparée sur un terrain que l’ennemi avait choisi.
Dans la nuit du 20 au 21 mai, l’armée, laissant allumés ses feux de bivouac, se glissa silencieusement entre les colonnes bambara. A l’aube, elle reçut l’ordre de continuer sa marche et de se Porter en direction du Niger. Le cheikh allait obliger l’adversaire à réagir imprudemment et à improviser sa manoeuvre. Surprises, les deux armées bambara avaient fait volte-face et s’étaient lancées dam un certain désordre à la poursuite des talibés.
Pendant toute la journée du 21 mai, le cheikh entraîna vers le Dyoliba l’ennemi, dont les colonnes ne cessaient de s’allonger et de se fractionner. Au matin du 22 mai 1860, à N’Gano, El Hadj Omar ayant déployé son armée, la bataille s’engagea avant que les Bambara fussent au complet.
Le cheikh avait ordonné aux deux ailes de son armée qu’il avait volontairement affaiblies de contenir coûte que coûte les attaques des Ségoviens, sans chercher à avancer. Les combats furent d’une violence extrême et, à plusieurs reprises, les talibés furent à deux doigts de plier. Mais quand El Hadj Omar s’aperçut que l’ennemi, renforçant frénétiquement ses ailes afin de l’écraser comme dans un étau, avait dégarni son centre, il lança en avant, dans le fracas des tabalas qui battaient furieusement la charge, Alpha Ousman avec la garde du Dyônfutu et les unités d’élite qu’il avait jusque-là gardées en réserve.
Au premier choc, la ligne de bataille des Bambara fut enfoncée, et leur armée coupée en deux tronçons susceptibles d’être rapidement encerclés. Dans l’assaut, Badyi et son état-major avaient été tués. Les Bambara hésitèrent, puis refluèrent. Les petits détachements qui arrivaient successivement sur le champ de bataille ne leur furent plus d’aucun secours. Bientôt, ce fut la déroute dans leurs rangs et ils se mirent à fuir dans toutes les directions.
L’armée des talibés venait de remporter sa première grande victoire sur l’armée impériale de Ségou.
El Hadj interdit la poursuite de l’armée en retraite. L’armée, toutes forces rassemblées, devait au contraire continuer à marcher le plus rapidement possible vers le Niger. Le 25 mai, elle débouchait sur la rive gauche du fleuve et découvrait, émerveillée, l’immense Dyoliba.
Des milliers de talibés poussèrent leurs chevaux jusqu’au poitrail dans les eaux du fleuve, levèrent les mains vers le ciel, louèrent Allah le Tout-Puissant et prirent Dieu à témoin que l’armée du khalife avait enfin atteint le grand Dyoliba, le fleuve qui ne tarira jamais.
Le même jour, le cheikh faisait son entrée dans Niamina, sous les acclamations de la population sarakollé. Elle avait fait sa soumission pour éviter le pillage de ses riches entrepôts de marchandises. El Hadj Omar épargna les habitants et leur commerce. Il tenait Niamina et bloquait la circulation sur le fleuve en amont de Ségou-Sikoro, la capitale de l’Empire bambara.
C’était l’essentiel.

L’armée resta cinq mois à Niamina. Elle put recueillir les rescapés du lamentable troupeau de femmes et d’enfants qui s’étaient obstinés à la suivre depuis Marcoïa. Il y eut des scènes déchirantes.
A la fin du mois de mai, une colonne de cavalerie réussit enfin, par surprise, à capturer vivant le chef des Diawara, l’indomptable Karounga. C’était une nouvelle sensationnelle. Chacun se précipita pour voir ce chef légendaire qui, pendant cinq années, avait mené la vie dure à l’armée du cheikh. Avant de mourir, il demanda aux Diawara de cesser le combat et de rejoindre l’armée des porteurs d’étendard. Peut-être pensait-il, lui aussi, que le temps des chefferies guerrières était révolu dans le Soudan occidental.
Il fut exécuté le 31 mai 1860. Les Diawara se rallièrent. Hommage suprême à leur courage, El Hadj Omar ordonna qu’ils fussent incorporés dans les compagnies du N’Génar. Les Diawara allaient désormais se battre sous le prestigieux pavillon noir des troupes d’élite du cheikh.
A Niamina, quartier général du cheikh, c’était le va-et-vient habituel des estafettes et des messagers qui partaient et revenaient au grand galop. Chacun savait que la bataille de N’Gano n’avait pas entamé sérieusement la puissance militaire de l’empire de Ségou et qu’un affrontement décisif se préparait.
A quelques journées d’étape de Niamina, à Ségou-Sikoro, capitale impériale sur la rive droite du fleuve, l’inquiétude était vive. Certains, pourtant, trouvaient des raisons de garder confiance. Sans doute, disaient-ils, le cheikh Omar est-il parvenu jusqu’au coeur de l’empire, mais sa position est risquée. Il y a d’abord le formidable obstacle que représente le franchissement du fleuve. Il y a surtout Oïtala, sur la rive gauche du Niger, à une quarantaine de kilomètres du fleuve, Oïtala réputée imprenable grâce à son formidable tata. Jamais El Hadj Omar ne se hasarderait, en pleine saison des pluies, à traverser le Niger pour marcher sur Ségou, avec, dans le dos, la menace permanente que ferait peser sur ses arrières une armée concentrée à Oïtala.
C’est pourquoi la cour de Ségou, en même temps qu’elle multipliait les ambassades auprès d’Ahmadou III, roi du Macina — dont elle avait obtenu la protection — , renforçait, jour après jour, la place forte d’Oïtala. On y dirigeait des masses considérables de soldats et de cavaliers — quinze mille hommes — , l’élite guerrière de l’empire, sous le commandement de Tata, le propre fils du roi Ali Diara. Oïtala serait le tombeau des talibés.
Au début de septembre 1860, El Hadj Omar ayant donné ses derniers ordres, l’armée quitta lentement le fleuve et fit mouvement vers Oïtala.
Le sort des armes allait décider du destin de la campagne et de celui de chacun. Personne en effet, parmi les talibés et les sofas, n’ignorait qu’en cas d’échec ou même de victoire incertaine, c’était le désastre. Absolu, irrémédiable.
Si on se repliait vers le sud, on serait vite acculé au fleuve. Si on s’échappait vers l’ouest, ce serait une fuite éperdue, avec toute la cavalerie bambara sur les talons. Il n’y aurait guère de survivants.
Le 3 septembre, à la tombée du jour, après avoir traversé des régions de savane tantôt herbeuse, tantôt parsemée de bocages ou de Néré et de Si, l’armée du cheikh arriva en vue d’Oïtala. Chaque compagnie établit ses bivouacs, tandis que la cavalerie reconnaissait la place. Le cheikh fit la distribution des barils de poudre, en recommandant de ne pas la gaspiller et défendant de tirer un seul coup en fantasia, sous peine de coups de corde.
Pendant toute la soirée, le bruit des tambours et des flûtes fut ininterrompu. On mangea rapidement. Puis les griots à cheval parcoururent le camp, réclamant le silence et recommandant de tenir les chevaux entravés. La musique s’arrêta, et chacun put dormir ou faire semblant.
Le lendemain, l’armée fut réveillée par les tabalas. Chacun se dépêcha de remplir d’eau les peaux de bouc. On fit boire les chevaux, on les sella et on les brida avec le plus grand soin. Le cheikh était déjà aux avant-postes.
Dès qu’il fit jour, l’armée s’ébranla sur plusieurs colonnes dans un désordre apparent. Chaque talibé avait sorti tous ses talismans sachets de cuir contenant des versets du Coran, cornes d’agneau, dents ou griffes d’animaux.
A quatre cents mètres de l’ennemi, sofas et talibés prirent progressivement l’ordre de bataille.
El Hadj Omar parcourut le front des troupes, disant quelques mots à chaque compagnie. A toutes, il rappelait qu’Oïtala était l’espoir de Ségou et que son sort devait décider de la lutte. Puis il rejoignit la garde du Dyônfutu, qui se trouvait un peu en arrière, près des ruines d’un petit village.
Les Bambara avaient rangé leur armée à cinquante mètres des murailles de la place. De sa position, Bakary distinguait les lignes régulières de l’infanterie des tond-jons, soldats professionnels de l’empire de Ségou. A chaque extrémité, elles étaient flanquées par des escadrons de cavalerie. Derrière cette armée, on voyait sur les murailles et sur les toits des maisons une seconde ligne de défense. Le son redoublé de leurs tabalas faisait comme un bruit d’orage.
Sur un signe du cheikh, les chefs donnèrent des ordres pour la formation des colonnes d’assaut. Elles commencèrent à avancer, marchant au pas vers l’ennemi, en récitant comme une mélopée que rythmaient les battements de tous les tambours de guerre « Dieu est grand et Mohammed est son prophète »
A cent mètres de l’ennemi, elles précipitèrent leur mouvement, en récitant de plus en plus vite la mélopée, et, soudain, tous se ruèrent en avant. La fusillade éclata, immédiate et brutale.

La bataille d’Oïtala venait de commencer. Il était 9 heures du matin.
Partout, les colonnes d’assaut se heurtèrent à un violent feu de mousqueterie, très dense et bien nourri. Il était impossible d’enfoncer la ligne de bataille bambara, hérissée de flammes. Non seulement l’attaque ne débouchait pas, mais on vit, dans la fumée, au milieu des tourbillons de guerriers, des cris et des imprécations, refluer les pavillons noirs des talibés « Irlabé » et des gens du N’Génar et le pavillon rouge des sofas.
Il y eut une accalmie. L’armée du cheikh se regroupa, tandis qu’en face les compagnies de tondjons se repliaient méthodiquement en se couvrant mutuellement. L’armée bambara, ayant brisé le premier assaut des talibés, se retirait, très calmement, derrière ses murs et ses fortifications.
Le second assaut fut encore plus meurtrier. Du haut des murailles, une grêle de balles et de flèches abattait à bout portant les talibés. Ceux qui réussirent à escalader le tata, hachés, poignardés, sabrés, furent basculés dans le vide. La fusillade ne faiblissait pas. Quand, par moments, elle se calmait, on entendait les injures que les guerriers bambara adressaient aux « noircisseurs de planchettes », faisant par là allusion aux marabouts, qui écrivaient sur des planchettes les versets du Coran étudiés par les talibés.
Les talibés durent encore reculer, laissant le terrain jonché de cadavres d’hommes et de chevaux. Au pied des murailles, on comptait trois cents morts. Depuis Médine, les vétérans n’avaient rien vu de tel.
Couvert de sueur et de poudre, le visage creusé par la fatigue du combat, un cavalier galopa auprès du cheikh. Les généraux demandaient de lancer dans la bataille la garde du Dyônfutu. El Hadj Omar secoua la tête et fit avancer le train d’artillerie.
Toute l’équipe de Samba N’Diaye s’était attelée aux deux obusiers, que l’on traîna à cent mètres des murailles. Accroupis, couchés sur le flanc ou appuyés sur leurs fusils, les talibés soufflaient un peu en regardant mettre en batterie les canons. La salve fut saluée par une acclamation. Elle se perdit dans une clameur furieuse venue d’Oïtala. De la grande porte du tata jaillit soudain un flot de tond-jons. Ils balayèrent les compagnies de talibés, stupéfaits, et submergèrent l’artillerie du cheikh. Samba N’Diaye fut le premier à réagir. Il se rua en avant, suivi de trente Ouolofs. La mêlée devint sauvage et générale. Quand les Bambara décrochèrent, il ne restait des trente Ouolofs que huit hommes valides. Sept étaient morts. Les quinze autres étaient hors de combat, plus ou moins grièvement blessés. Les deux obusiers, affûts rompus, roues brisées, étaient inutilisables. Des murailles d’Oïtala montèrent des chants de victoire.
Les talibés étaient déconcertés ou découragés. Certaines compagnies étaient franchement démoralisées. El Hadj Omar, s’étant approché du village en ruine, descendit de cheval et s’assit au pied d’un arbre. Alors, des généraux, des chefs de compagnie vinrent l’entourer.
— Où voulez-vous aller ? leur dit le cheikh. Retourner à Nioro ? Vous périrez tous en route, de faim ou par les attaques de Ségou, qui vous poursuivra. Je vous le répète. Il faut mourir ici ou vaincre !
L’attaque, néanmoins, fut suspendue. Dans les jours qui suivirent, on se contenta d’investir étroitement Oïtala. Si les tond-jons voulaient rompre l’encerclement, ils devraient affronter à leur tour le feu rapide et précis des talibés.
Des cavaliers allèrent caracoler le long des murs, insulter les défenseurs et prophétiser les pires calamités pour l’ennemi. On échangeait des coups de fusil. Quelques talibés tentaient isolément de débusquer une sentinelle repérée à un créneau du rempart. Des opérations de contre-attaque furent montées par des commandos bambara. Des deux côtés, il n’y eut rien de décisif. Chacun s’observait.
Cette situation déplaisait au cheikh. Des bruits étranges commençaient en effet à circuler dans l’armée. On disait tout bas que, pour assurer l’indestructibilité du palais de Ségou, on avait jadis emmuré vivants soixante garçons dans les fondations et enseveli sous le crépi soixante jeunes vierges, et que la protection magique du palais de Ségou s’étendait au tata d’Oïtala. On chuchotait aussi qu’un mouton blanc et un poulet blanc, poussés vers les remparts de la forteresse, n’avaient pas osé s’en approcher et qu’ainsi les talibés ne prendraient pas Oïtala, que le destin était contraire,
A Oïtala même, les danses rituelles se succédaient. Sur les remparts, à la tombée de la nuit, les vociférations du Wara-da, oracle du Komo, avec son masque surmonté de cauris, entièrement recouvert d’un manteau fait de plumes de pintade et de poule, glaçaient d’effroi les assiégeants.
Il fallait en finir.
Pendant quatre jours, dans un petit village de forgerons abandonné, Samba N’Diaye et ses hommes avaient travaillé à réparer les affûts et les roues des canons. Le cinquième jour, El Hadj Omar ordonna d’ouvrir le feu avec les canons sur Oïtala. Le bombardement fut terrible et toutes les tentatives de sortit des Bambara furent brisées.
Quand le cheikh jugea que la déroute était à son comble dans la place, il lança ses colonnes à l’assaut. Le 9 septembre 1860, à 6 heures et demie du matin, l’invincible Oïtala tombait
Le massacre fut d’autant plus impitoyable que la peur de l’échec avait été grande. Ainsi périt la dernière armée impériale de Ségou.
El Hadj Omar était à quarante-cinq kilomètres au nord-ouest de Ségou, Ses généraux le supplièrent de marcher sans délai sur la capitale de l’ennemi. Le cheikh les regarda avec ironie.
— Il y a quelques jours, leur répondit-il, certains d’entre vous voulaient revenir à Nioro. Maintenant, vous voulez tous courir vers Ségou. Combien d’années vous faudra-t-il donc pour apprendre à faire la guerre ? Etes-vous bien certains de ne trouver que des Bambara sur la rive droite du Dyoliba ?
En occupant Niamina, le cheikh faisait déjà le blocus de Ségou en amont du fleuve. Il décida de l’établir également en aval. Il fallait occuper Sansanding. Non seulement il contrôlerait ainsi tous les accès fluviaux de la capitale bambara, mais encore il disposerait de la maîtrise absolue de la rive gauche du Niger

L’armée resta vingt-six jours à Oïtala, pansant ses blessures. Chaque jour, des émissaires faisaient la navette entre Oïtala et Sansanding. Puis la nouvelle éclata, retentissante. Koro Mama, le Chef sarakollé de Sansanding, acceptait de se rallier à El Hadj Omar. On disait que les riches marchands musulmans de Sansanding avaient joué un rôle non négligeable dans cette décision.
Qu’importe. Grâce à l’habileté de son cheikh, l’armée des talibés faisait l’économie d’une bataille. En trois jours, on fut à Sansanding, qui ouvrit ses portes au milieu des chants des griots et de toutes les fantasias imaginables. L’armée d’El Hadj Omar s’installa dans une riche région, qui ne manquait de rien. On put se baigner de nouveau dans le Dyoliba. La cause des infidèles de Ségou paraissait définitivement perdue.

A Sansanding, le cheikh adopta une position d’attente, observant soigneusement d’une part ce qui restait de l’empire de Ségou, au-delà du fleuve, d’autre part l’Empire peul du Macina. En effet, épouvanté par les défaites et la progression des colonnes de guerre d’El Hadj Omar, le roi Ali Diara avait depuis longtemps demandé et obtenu l’alliance d’Ahmadou, troisième roi du Macina. Dans sa détresse, il avait même accepté de renier les dieux de ses pères et de se convertir à l’Islam.

En 1859, le roi Ahmadou III lui-même, à la tête d’une forte armée, était venu à Ségou. Il avait reçu la profession de foi d’Ali Diara et il était reparti vers Hamdallahi, sa capitale, emmenant dans ses bagages les dieux des N’Golossi, les idoles et les fétiches de l’empire. De ce jour, Ahmadou III considérait Ségou comme un Etat vassal, sous son autorité. L’émir du Macina voyait dans le cheikh Omar un pauvre mendiant entouré de coupe-jarrets bons à tout faire. Il pouvait difficilement accepter sa présence et celle de son armée sur la rive gauche du Niger, de Niamina à Sansanding.
Un matin, une pirogue franchit le Niger. Elle conduisait un envoyé du roi Ahmadou III. L’homme tenait un chapelet entre les mains. Son boubou et son turban étaient d’un blanc immaculé. Quand la pirogue accosta, les esclaves qui l’escortaient sautèrent précipitamment dans l’eau et l’aidèrent avec respect à prendre pied sur la rive. L’envoyé d’Ahmadou III regarda autour de lui avec un ennui distingué, plein de mépris. Le message était insolent. Le roi du Macina engageait El Hadj Omar, dans son propre intérêt, à abandonner le pays de Ségou, qui était sous sa protection puisque ce pays s’était rendu à lui et qu’il avait converti à l’Islam son roi, et aussi à s’en retourner là d’où il venait avec armes et bagages.
Le visage du cheikh faisait peur quand il dicta à ses copistes la réponse. Le khalife de la Tidjania disait à l’émir du Macina :
— Je me suis battu avec le Ségou, qui est venu m’attaquer. Je l’ai chassé depuis Marcoïa jusqu’ici. Je ne puis maintenant le laisser et m’en retourner. Si tu le veux bien, roi Ahmadou, voici ce que je te propose : marchons ensemble, comme deux bons musulmans, pour écraser les infidèles. Nous partagerons le pays et le butin.
Ainsi donc, non seulement le cheikh protestait de la pureté de ses intentions, mais encore il offrait au Macina son alliance pour la domination en commun du Soudan nigérien.
Aussi dédaigneux qu’à l’aller, l’envoyé du Macina retraversa le fleuve. Dans la nuit qui suivit, d’autres barques glissèrent lentement vers la rive droite du Dyoliba. Des ombres furtives se perdirent dans l’obscurité. Pour parer à toute surprise, le cheikh mettait en place un dispositif d’alerte et de renseignements.
A Hamdallahi, quand on prit connaissance du message d’El Hadj Omar, ce fut de la dérision. En dépit de la réputation et des victoires du cheikh, Ahmadou III ne pouvait croire ni à la science ni à la force du petit Foutanké. Il regarda la proposition d’alliance comme une insulte et répondit en laissant le choix entre trois solutions
– ou bien El Hadj Omar acceptait d’être son vassal, comme le roi Ali Diara
-ou bien il décampait et repartait dans son pays – on lui laisserait bien trois jours de délai
– ou bien, enfin, s’il refusait les deux premières solutions, on lui ferait subir une galopade d’hommes et de chevaux dont il se souviendrait longtemps, car le prophète Mohammed ordonne de détruire les gens comme lui, Omar.
C’était le défi méprisant.
C’était la guerre.
El Hadj Oumar, frémissant, annonça à ses généraux qu’Ahmadou III, bien que musulman, se comportait comme un païen et qu’il allait le traiter comme tel.

<-Une semaine plus tard, à l’aube, les patrouilles …. bablement lieu à Thio, petit village de l’autre côté du Niger, en face de Sansanding.->

El Hadj fit envoyer une lettre à Ba Lobbo, pour lui dire que, s’il faisait un pas de plus sur le territoire de Ségou, lui, El Hadj, irait prendre Hamdallahi.
II n’y eut pas de réponse.
Bientôt, les talibés purent entendre, de l’autre côté du fleuve, le grondement terrifiant des tambours de guerre peuls. Chaque nuit, les scintillements de milliers de feux de bivouac les tenaient longtemps éveillés.
Pendant deux mois, on resta dans cette position. Le Niger, gonflé par les pluies d’hivernage, formait comme une barrière entre les deux armées, qui s’observaient. Puis les eaux baissèrent.

Le 19 février eut lieu l’incident stupide. Bakary flânait et observait distraitement les pirogues des pêcheurs des deux camps. En principe, bien qu’il y eût des fusils chargés au fond de chaque embarcation, chaque camp s’ignorait. On péchait, on rentrait chez soi, et c’était tout. Il y eut soudain une altercation sur le fleuve. Des injures fusèrent et, brusquement, des coups de feu éclatèrent. Ce n’était pas bien grave. Mais voici qu’un fort groupe de talibés, fraîchement arrivés de Nioro, se précipita, croyant à une attaque. Son chef devait avoir perdu la tête, car il s’engagea, suivi de ses hommes, dans un gué peu surveillé, récemment découvert et qui servait à faire passer la nuit des agents de renseignements chez l’ennemi.
Horrifié, Bakary les vit progresser avec de l’eau l’un sa sandale, à l’autre son chapelet, afin de prouver qu’ils émanaient bien de lui. Il était trop tard. Déjà, cinq cents talibés avaient pris pied sur la rive droite du Niger.
Impuissant, Bakary assista à la tragédie. Les Maciniens, surpris, cédèrent du terrain et perdirent un peu de monde. Mais l’issue de ce combat inégal ne faisait pas de doute. Assaillis, enveloppés de toutes parts, les talibés, les uns après les autres, furent cloués en terre par les lances des Maciniens, dont les cavaliers se servaient avec une adresse extraordinaire. Aucun n’échappa. Quelques fuyards, hors d’haleine, parvinrent au fleuve, Les lanciers maciniens, avec une joie cruelle, s’amusèrent à les faire mourir lentement.
Cela ressemblait au jeu du chat et de la souris, Ils isolaient un homme, le blessaient aux jambes pour le faire tomber, puis le piquaient de petits coups de lance, évitant soigneusement les parties vitaIes, jusqu’à ce que le malheureux ne donnât plus signe de sensibilité. On entendait leur rire quand l’un d’entre eux obtenait de sa victime un soubresaut particulièrement réussi. Tard dans la nuit, les cris de joie s’entendirent longtemps de l’autre côté du Niger.

Le cheikh avait réuni ses chefs. Il ne modifiait pas ses plans. L’attaque, comme prévu, aurait lieu à l’aube du 20 février. Bien au contraire, l’incident de la journée le servait, en contribuant à relâcher la vigilance de l’ennemi. Une armée n’attaque pas quand elle a perdu la veille cinq cents combattants.
Certains généraux manifestaient de l’appréhension à affronter l’armée du Macina. Les événements du matin, le souvenir glorieux de Sékou Ahmadou et d’Ahmadou Sékou était dans toutes les mémoires. Alpha Oumar s’indigna :
— Je les connais bien, dit-il en élevant le ton. Je les ai battus il y a cinq ans, à Kassakeri, et je les ai renvoyés chez eux de toute la vitesse de leurs chevaux. Il n’y a eu aucun problème !
Puis, se tournant vers El Hadj Omar :
— Mon cheikh, dit-il, j’ai écouté avec soin tous les rapports. Ces gens-là ont vingt ou trente ans de retard sur nous dans l’art de conduire une bataille. Ils croient toujours à la supériorité de la puissance de choc sur celle du feu. Voici, en face de nous, une armée de quatorze mille hommes. Elle ne dispose que d’un fusil pour quatorze combattants. Mon cheikh ! Ils ne tiendront pas devant tes talibés. Nous les battrons ! Je t’en fais le serment!
Le 20 février, à la pointe du jour, les opérations commencèrent. L’armée, divisée en deux fortes colonnes, franchit le fleuve, en deux endroits éloignés Fun de l’autre d’une distance de plusieurs kilomètres.
Alpha Oumar avait reçu la mission de fixer l’adversaire. Il traversa hardiment le Niger en face même de Thio, où l’attendait l’ennemi. Sur la rive gauche, il avait fait ranger des milliers de captifs en bon ordre, pour donner l’impression, dans la brume du matin, que toute l’armée était là. Alpha Oumar était sûr que les Maciniens commettraient la bévue suprême de le laisser prendre pied complètement, avec toute sa colonne, sur la rive droite du fleuve afin de mieux l’écraser. Quand les escadrons du Macina s’ébranlèrent et qu’ils se ruèrent sur Alpha Oumar, ce fut le tonnerre de la fusillade et de la mitraille des « boucs du gouverneur » qui éclata dans leur dos. Alpha Ousman, qui avait franchi le fleuve plus haut, débouchait à son tour sur le champ de bataille.
Prise entre deux feux, accueillie par la violente fusillade des talibés d’Alpha Oumar, assaillie par le feu d’enfer des talibés d’Alpha Ousman, la ligne de bataille du Macina vacilla, tourbillonna, puis éclata en de multiples groupes qui cherchèrent leur salut dans la fuite. La bataille de Thio vit la déroute des Maciniens et de leurs alliés bambara. Les premiers se replièrent en désordre et à bride abattue vers Hamdallahi. Les seconds coururent s’enfermer dans Ségou.
Le cheikh était resté en prières à Sansanding. Le 25 février, laissant dans la ville une garnison de mille talibés, il vint prendre le commandement de l’armée qui cantonnait à Kérango, petit village proche de Ségou. Désormais, son armée opérait sur la rive droite du Dyoliba. On attendit le retour d’Alpha Oumar, qui était allé faire un « bout de conduite » aux débris de l’armée du Macina afin de bien s’assurer de leur débâcle et de se garantir contre un retour offensif.
A son retour, El Hadj Omar donna l’ordre de marcher sur Ségou.
Le 5 mars, l’armée bambara tenta une dernière résistance et vint prendre position à Banancoro. Mais ce n’étaient plus les tond-jons d’Oïtala. On avait raclé les réserves. Quand les Bambara apprirent qu’El Hadj Omar, en personne, approchait, ils se débandèrent et s’enfuirent. La rage au coeur, deux ou trois kountiguis galopèrent à Ségou pour annoncer au roi Ali Diara qu’il n’y avait plus d’armée.
Du haut de son palais, le dernier roi de Ségou regarda longuement la ville, puis il monta à cheval et sortit par la porte de l’Ouest. C’était la fin de la dynastie bambara des Diara. L’empire des N’Golossi avait vécu.

Le 9 mars 1861, à 9 heures et demie du matin, El Hadj Omar faisait son entrée dans Ségou-Sikoro.
Il y entrait en maître, prenant possession des palais et des trésors accumulés depuis des siècles par les divers rois qui s’étaient succédé dans ce pays. Les femmes et les enfants de la famille royale, leurs griots et leurs captifs étaient en son pouvoir. Le cheikh sut se montrer magnanime.
Samba N’Diaye reçut l’ordre de renforcer les fortifications de la ville et d’élever le palais que le cheikh se fit construire, et dans lequel il installa ses magasins d’or, de poudre, d’étoffes, de sel et de cauris. El Hadj Omar, en effet, ne voulut pas mettre les pieds dans le palais d’Ali Diara : on y avait trouvé des idoles, des statuettes et des masques de cérémonies rituelles,
La colère du cheikh avait été terrible. Devant toute l’armée, il fit exhiber ces preuves de l’idolâtrie du roi de Ségou, afin de bien montrer qu’Ali Diara ne s’était jamais vraiment converti et que l’émir du Macina avait protégé un païen contre un musulman. On rasa le palais du dernier roi de Ségou et on construisit à sa place une mosquée.
A Ségou même, El Hadj installa une garnison. Le reste de l’armée prit ses quartiers dans six villages autour de la ville, afin de surveiller le pays. Mais le cheikh avait été catégorique : en aucun cas, il ne fallait traiter avec rudesse la population bambara. Il fallait au contraire chercher à l’intégrer dans le nouvel Etat.
Les Somono, dont le village sur le fleuve se trouvait à l’extrémité de la ville, à l’opposé de la garnison des talibés, firent leur soumission. Pêcheurs et piroguiers, ils durent simplement accepter d’assurer les liaisons sur le fleuve.
Peu à peu, les chefs de guerre bambara demandèrent à se soumettre. Quelques-uns firent écrire par des marabouts de l’intérieur qu’ils voulaient se rendre au cheikh. Celui-ci les engagea à venir et les reçut très bien. Dès lors, tous se rallièrent. Moins de trois mois après l’entrée d’El Hadj Omar à Ségou-Sikoro, on comptait sur les doigts d’une main les quelques kountiguis qui ne s’étaient pas soumis. A tous El Hadj imposait seulement de se raser la tête, de ne plus boire d’alcool, de faire le salam, de ne plus manger de chiens, de chevaux, ni d’animaux morts de maladie. Avec les Bambara, il constitua un corps de sofas
L’entrée à Ségou n’avait pas mis fin aux hostilités, et l’armée restait sur le qui-vive. En effet, les Maciniens s’étaient repris. Ils multipliaient les raids de cavalerie, aux portes mêmes de la capitale.
Du haut des remparts de Ségou, on pouvait voir les cavaliers peuls galoper dans la campagne ou se promener lentement avec une nonchalance insolente. Razzias de boeufs, escarmouches, embuscades se succédaient. L’habileté des lanciers peuls était fantastique. Ils arrivaient à toute bride sur un détachement de talibés, feintaient, virevoltaient, passaient au travers du groupe, vifs comme l’éclair. Quelques gestes rapides. Deux ou trois talibés s’effondraient sur le sol, vomissant le sang. Personne n’avait eu le temps d’épauler et de tirer.
Bakary eut un jour l’occasion d’examiner une lance du Macina : le fer à section losangée, enfoncé et maintenu par des lacets de cuir dans une hampe de bois léger qui mesurait deux mètres en faisait effectivement une arme
Cette situation était intolérable. D’autant plus que l’imagination populaire grossissait les effectifs du Macina. On parlait de dix mille cavaliers disséminés dans la campagne environnante. Les chefs de guerre étaient exaspérés.
— Après tout, disaient-ils à El Hadj Omar Hamdallahi n’est qu’à six jours de marche de Ségou !
Le cheikh restait silencieux. Il hésitait. Sans doute Ahmadou III était un musulman hypocrite puisqu’il avait préféré s’allier avec un mécréant plutôt qu’avec un frère de religion. Mais la guerre entre musulmans était une entrepris grave.
De nouveau, des émissaires galopèrent vers Hamdallahi. Le cheikh demandait qu’on lui livrât Ali Diara. Ahmadou III refusa.
— Eh quoi ! dit-il en s’adressant au roi déchu de Ségou, ce petit Foutanké du Toro te donne la chasse et tu as fui comme une gazelle dans la plaine sablonneuse, en abandonnant ta maison ! Reste là! Moi, cheikh Ahmadou, je te sauverai !
Ahmadou III renouvela son ultimatum : si le cheikh Omar voulait la paix, il n’avait qu’à s’en aller. El Hadj Omar fit répondre, avec une fureur rentrée, qu’il ne pouvait accepter cette proposition, que le Macina était déjà venu l’attaquer il y avait cinq ans, dans le Bakhounou, et qu’il était encore venu récemment l’attaquer à Sansanding, lui, Omar, bon musulman, suivant la loi et faisant la guerre aux mécréants. Malgré tout, continuait-il, il avait offert son alliance et, dans ce cas, il eût loyalement partagé le bénéfice de la victoire. Mais le roi du Macina avait refusé. Pis. Il s’était allié aux mécréants contre lui. Et maintenant, le même roi du Macina lui , demandait de déguerpir. Cela n’était pas juste. El Hadj concluait que, si le roi du Macina voulait venir en justice, il ferait prononcer un jugement par un bon marabout, et que ce qu’il dirait serait bien dit.
Ahmadou III, petit-fils du fondateur du Macina, répondit avec hauteur:
— Si je t’ai offert la paix, c’est que les gens de mon pays la désiraient. Quant à moi, j’ai toujours désiré me battre contre toi. Si tu ne viens pas m’attaquer, j’irai te le montrer.
C’était la rupture définitive. El Hadj Omar s’adressa solennellement à ses chefs de guerre.
— Il n’y a plus maintenant qu’une seule chose connaître, c’est le jugement de Dieu entre moi, cheikh Omar, et le roi du Macina. Si le sang coule, personne n’aura plus rien à dire, et si l’un d’entre nous est égorgé, il n’y aura plus de discussion après,

De nouveau, les tabalas résonnèrent et la fièvre des grands départs s’empara de l’armée.
El Hadj fit venir son fils Ahmadou à Ségou. S’adressant aux Bambara, qui, depuis leur soumission, n’avaient pas tenté la moindre révolte, il leur dit qu’il laissait dans la capitale son fils pour les commander, que c’était à son fils Ahmadou qu’appartenaient désormais toutes ses richesses et tout ce que Dieu lui avait donné, qu’il fallait lui obéir comme à lui-même. Devant l’armée rassemblée derrière ses étendards, le cheikh rappela qu’il laissait tous ses biens à son fils et ne se réservait que le commandement suprême de l’armée. Tous jurèrent d’obéir.
Pour une campagne qu’il prévoyait difficile, le cheikh avait besoin de toutes ses forces. Néanmoins, il laissa à Ségou Samba N’Diaye, quinze cents talibés, et quelques contingents de Diawara et de Massassi. Il emmenait tout le reste : trente mille sofas et talibés, l’artillerie, ses meilleurs généraux — Alpha Oumar, Alpha Ousman, Mahmady Sidy Yanké et Mahmady Yoroba — , ainsi que quelques-uns de ses neveux, notamment Tidjani, qui avait le sens de la guerre et promettait d’être un excellent chef de cavalerie,
L’armée fit sa concentration près d’un petit lac, à peu de distance de Ségou. Les cavaliers maciniens semblaient s’être évanouis. Pendant plusieurs semaines, le cheikh la réorganisa, compléta son équipement et l’inspecta avec un soin minutieux. Puis un matin, à la fin de la saison sèche, El Hadj Omar donna le signal du départ.
C’était un formidable instrument de guerre que celui qui s’ébranla vers le nord-est à l’aube du 10 avril 1862.
Bakary connut le sentiment enivrant de la puissance. L’armée occupait un immense espace.
A sa droite, à sa gauche, à perte de vue, des colonnes de cavalerie et d’infanterie s’avançaient, précédées de leur musique. Les files de captifs, d’ânes, de boeufs porteurs, de dromadaires, les troupeaux qui suivaient l’armée soulevaient des tourbillons de poussière qu’éclairaient les premiers rayons du soleil levant. Le déploiement de toutes ces forces à travers la plaine remplit de joie et de fierté Bakary.
El Hadj Omar avait décidé d’en finir rapidement avec le Macina en détruisant les forces ennemies au cours d’une bataille d’anéantissement. Il fallait, coûte que coûte, éviter une épuisante campagne d’escarmouches, dans laquelle la cavalerie peule excellait et qui aurait fini par user l’armée. Pour amener l’adversaire à accepter la bataille, toutes forces réunies, il convenait donc de menacer ouvertement sa capitale. L’ordre fut donné à toute l’armée d’avancer sur Hamdallahi
L’armée des talibés, franchissant le Bani, se lança à travers les broussailles sans s’arrêter et, par une marche rapide et continue, vint déboucher à Porman.
Là eut lieu le 7 mai 1862 le premier choc meurtrier avec des éléments avancés de l’armée macinienne sous le commandement de Ba Lobbo. Les Maciniens ne purent tenir contre la fusillade de l’infanterie et de la cavalerie du cheikh. Ils se hâtèrent de se replier sur le gros de leur troupe et la marche en avant reprit, plus lente, précédée d’un écran de cavalerie. L’ennemi étant fixé, il fallait le reconnaître.
Le 8 mai au soir, les avant-gardes de cavalerie se replièrent précipitamment. Elles annonçaient que toute l’armée du Macina se portait au-devant d’El Hadj Omar. Jamais on n’avait eu affaire à une aussi grosse armée. Les forces de l’ennemi étaient considérables : cinquante mille Peuls et alliés, divisés en deux puissantes colonnes de guerre, dont chacune était presque aussi importante que la seule armée du cheikh. La première colonne était commandée par le roi Ahmadou Ill lui-même, l’autre était dirigée par son oncle, Mahmadou Cheikhou. Leurs tabalas s’entendaient à des lieues de distance.
Devant la disproportion des forces, le cheikh prit la décision de livrer, dans une première phase, une bataille défensive, d’opposer le feu au choc, de briser l’assaut des Maciniens et de passer ensuite à la contre-attaque. Il ordonna donc à l’armée de prendre position près d’une mare, à proximité d’un bois, au lieu dit Tayawal.
El Hadj Omar lui fit adopter un dispositif serré, en cercle. L’armée pourrait ainsi utiliser au maximum sa puissance de feu pour maintenir l’ennemi à distance et tendre un rideau de balles entre elle et les Maciniens. D’autre part, face à ce dispositif, l’adversaire perdrait le bénéfice du nombre; la masse énorme de combattants, qu’ils ne pourraient lancer massivement dans un seul et même élan, serait finalement une gêne pour les généraux d’Ahmadou III.
Au centre de cet immense espace circulaire, El Hadj Omar fit regrouper les animaux, les bagages les réserves de vivres et de munitions et les non-combattants. Le cheikh profita aussi du répit qui lui était accordé pour édifier en un temps relativement court une enceinte défensive destinée à ralentir l’assaut de l’ennemi.
Le bois ne manquait pas. Trente mille hommes se mirent à l’ouvrage. Talibés, sofas, captifs, le boubou ramassé dans la ceinture comme en temps de guerre, travaillèrent avec frénésie. Les généraux donnaient l’exemple. Chacun savait qu’il y allait de sa vie. On éleva une grossière palissade laite de branches maîtresse, de troncs et de rondins entrelacés d’épines. Çà et là, on établit des barrages d’épineux renforcés par des pieux. Les hommes ruisselaient de sueur. El Hadj Omar était partout. Il ne disait rien, mais sa seule présence électrisait les combattants. Personne ne songeait à manger. Pendant toute la nuit, on continua d’aménager, autour de la position, un système défensif, irrégulier mais efficace. Il jouerait le rôle de brise-lames devant la tempête qui accourait du fond de la plaine.
L’aube du 10 mai arriva. Personne n’avait pris de repos. Plusieurs fois, Bakary crut entendre dans le lointain le bruit du tonnerre. Puis, soudain, il vit au loin une mince bande noire qui barrait l’horizon. Elle se déplaçait à la façon de la vague déferlant vers le rivage. Bakary resta un moment, incrédule, à fixer cette vision infer nale. A côté de lui, un chef de compagnie du N’Génar poussa un rugissement.
— Les voilà ! hurla-t-il. Les voilà ! Ce sont les lanciers maciniens. Ils sont des milliers et des milliers. Ils arrivent !
Du fond de l’horizon, une rumeur poussée par des milliers de poitrines enflait comme le vent d’une tempête. Par moments, elle couvrait le bruit des tabalas, que l’on commençait à entendre distinctement. Le cri rythmé arrivait maintenant avec netteté: « Il n’y a qu’un Dieu et Mohammed est son prophète. » Il jaillissait sans interruption.
Alpha Ousman se retourna en souriant vers Bakary :
— C’est le seul point, dit-il, sur lequel nous soyons d’accord avec eux.
Et il alla rejoindre son cheick.
Les vedettes de cavalerie se repliaient à toute vitesse. Par des passages prévus à l’avance que l’on refermait fébrilement, elles regagnaient à une allure vertigineuse l’abri des positions. Leurs chevaux avaient l’écume à la bouche. Dans le camp, chacun courut à son poste de combat. Les tambours de guerre battaient déjà.
Surpris par le dispositif de bataille du cheikh les Maciniens s’étaient arrêtés à cinq cents mètres. Ils étaient effectivement des dizaines de milliers. Leurs bataillons d’archers, de lanciers de piquiers et de fusiliers étaient superbement rangés derrière leurs étendards et leurs pavillons
Les cavaliers du Macina fascinaient Bakary. Les hommes étaient coiffés de hauts turbans qui les grandissaient. Beaucoup d’entre eux portaient des cuirasses de fer, des cottes de mailles, comme on en fabriquait au Bornou ; d’autres avaient des manteaux matelassés, des cottes ouatées. Cela leur faisait une monstrueuse et terrifiante silhouette Des haches de guerre, des sabres étaient suspendus aux selles. Les pointes de leurs terrible lances accrochaient les premiers rayons du soleil
De cette masse impressionnante plusieurs centaines de cavaliers se détachèrent. Ils vire-voltèrent, s’approchèrent, examinèrent la position et regagnèrent leur ligne au galop.
Lentement, les Maciniens investirent la position. A 10 heures du matin, El Hadj Omar et ses trente mille hommes étaient encerclés. La bataille de Tayawal allait commencer.
Les yeux rivés sur l’ennemi, talibés et sofas les mains serrées sur leurs longs fusils chargés attendaient sur plusieurs rangs l’assaut d
Vers 11 heures, les lanciers peuls éperonnèrent leurs chevaux et se lancèrent à l’attaque. Bakary le coeur battant, les vit arriver à la vitesse du vent. Il avait déjà vu des charges. Il n’en avait jamais vu de plus belle que celle-là. Le long des lignes défensives du cheikh jaillit une traînée de feu, et la fusillade éclata. Un nuage de fumée blanche enveloppa les lanciers. Lorsqu’il se dissipa, le sol était jonché de cadavres de chevaux et de cavaliers. Déjà, une nouvelle vague arrivait. Alors, chacun se mit à tirer, à recharger, à tirer de nouveau, sans se préoccuper de son voisin. Cela dura des heures.
Trois fois, quatre fois, six fois, les terribles lanciers revinrent à la charge, le turban baissé sur les yeux pour ne pas être effrayés par le feu des fusils. Ils se précipitaient, chargeant côte à côte avec un ensemble admirable. Des piquiers et des fusiliers les accompagnaient ‘ essayant d’approcher des palissades par bonds Successifs. Talibés et sofas maniaient leurs armes sans faiblesse. En plusieurs endroits, enlevant leurs chevaux par-dessus les obstacles, les lanciers firent irruption dans le camp. Il y eut des empoignades furieuses. On se battit avec rage, à coups de crosse, à coups de couteau, à coups de poing. Les talibés tranchaient les jarrets des chevaux. Bakary vit un sofa mordre un cavalier au cou et ne le lâcher que quand il fut mort.
La lutte se poursuivit avec la même violence après le coucher du soleil et pendant une partie de la nuit. Jamais encore une bataille n’avait eu lieu dans de telles conditions, et avec autant d’acharnement. Des dizaines de milliers d’éclairs de coups de fusil zébraient l’obscurité. On s’entendait à peine. A
vingt mètres des épineux, à travers les éclairs de la fusillade, les silhouettes de l’ennemi étaient visibles. Il se ruait toujours à l’assaut au milieu des cris, des hurlements et des imprécations. Des deux côtés, on invoquait le nom d’Allah.
Bakary, la tête vide, ne pensait plus à rien. Au milieu des talibés de sa compagnie, il bourrait son fusil, faisait glisser quatre ou cinq balles dans le canon et tirait. Puis il recommençait. On ne faisait plus attention aux camarades tués. Chacun se battait avec fureur dans la solitude de sa peur.
Pour l’instant, l’adversaire n’arrivait pas à faire brèche dans les rangs des talibés, accrochés à leurs rondins et à leurs palissades. Les morts tombaient sur les morts. La victoire ne se décidait d’aucun côté.
Pourtant, il sembla à Bakary que les charges s’espaçaient et qu’en face la fusillade diminuait un peu d’intensité. Il plongea la main dans le gros couffin que des captifs affolés apportaient régulièrement, à la recherche de balles pour recharger son fusil. Il en restait fort peu. Profitant de l’accalmie, il courut en demander dans le camp.
Auprès d’un petit feu, les généraux étaient autour du cheikh. Il y avait dans leur regard une fixité intraduisible qui surprit Bakary et lui fit peur. Quand il réclama des balles, Alpha Oumar le regarda longuement et secoua lentement la tête. Bakary comprit dans l’instant même. Il connut alors un moment de terreur à faire perdre la raison. Il n’y avait plus de balles pour les fusils ! L’armée n’avait plus de balles ! Le combat avait épuisé toutes les réserves !
Titubant, hébété, Bakary regagna sa position. Ses hommes continuaient à tirer comme des forcenés. Si la bataille durait, ce serait le désastre, à brève échéance. Au corps à corps, les Maciniens submergeraient les talibés.
En face, la fusillade continuait à décroître. Bakary ordonna de cesser de tirer. Un peu partout, des chefs de compagnie hurlaient d’arrêter le feu. L’ennemi ne tirait plus. Peu à peu, le silence de la nuit tomba sur Tayawal.
Assommés, ivres de fatigue, des hommes s’endormirent sur place. Pendant toute la fin de la nuit, Bakary ne ferma pas l’oeil. Il avait pour la dernière fois chargé son fusil, dégainé son sabre et il fixait l’obscurité hostile. Comme lui, des milliers d’hommes épuisés et tendus veillèrent jusqu’au jour.
A l’aube, Bakary se dressa et faillit hurler de joie. A quatre cents mètres de lui, l’ennemi commençait à édifier de petits dyasa. Les Maciniens arrêtaient l’attaque. Ils décidaient d’assiéger l’armée du cheikh pour la réduire par la famine. C’était le salut.

Ce matin-là, Bakary fit le salam avec une ferveur qu’il n’avait encore jamais éprouvée. Entre le roi du Macina et son cheikh, Allah tout-puissant avait clairement choisi.
El Hadj avait fait un miracle.
Jamais, en effet, Ahmadou III ne sut à quel point il avait frôlé la victoire dans la nuit du 10 au Il mai 1862. Impressionné par la farouche résistance des talibés et les pertes élevées qu’il subissait, il avait ordonné d’interrompre l’assaut au moment précis où les combattants du cheikh allaient manquer de balles. Disposant de forces plus nombreuses, il préféra cerner l’armée d’El Hadj Omar et en faire le blocus.
El Hadj Omar employa activement le répit que Dieu lui accordait. Il mit à profit cette pause inespérée pour faire reposer les hommes et couler des balles en fer.
Les forgerons devinrent les hommes les plus précieux de l’armée. Partout ils s’affairaient, avec leurs enclumes, leurs pinces et leurs marteaux à manche de bois. On les voyait se démener autour de fourneaux d’argile ceinturés de lianes qui fonctionnaient jour et nuit. Talibés et sofas maniaient inlassablement les soufflets en peau de chèvre. On avait collecté toutes les vieilles ferrailles, tous les objets métalliques que l’on avait pu récupérer dans le camp. Autour des forges incandescentes qui rougeoyaient la nuit, on eût dit une sarabande déchaînée de démons. Pendant quatre jours et quatre nuits, les forgerons n’arrêtèrent Pas. On fabriqua dix mille balles par jour.
Le 14 mai, en fin d’après-midi, El Hadj Omar rassembla les troupes qui n’étaient pas de garde aux palissades. Détachant nettement ses mots, il déclara que le lendemain, à l’aube, l’armée marcherait de nouveau au combat, et qu’avec l’aide de Dieu il coucherait le soir même de ce jour à Hamdallahi. Le silence qui suivit fut palpable. Talibés et sofas restaient muets de stupeur
Depuis plusieurs jours, on mangeait peu. Malgré la présence d’un troupeau de boeufs, les vivres étaient rationnés. Personne n’était sûr du lendemain. El Hadj Omar fit abattre tous les boeufs.
Ce soir-là, chacun put se rassasier de viande.

Le geste avait fait une forte impression. Du coup, les hommes commencèrent à penser que la victoire décisive n’était pas si lointaine. L’enthousiasme et la gaieté reparurent à tous les bivouacs
— Dieu protège ses serviteurs et fera périr les hypocrites, disaient-ils, et ils s’excitaient au souvenir de leurs victoires innombrables.
Puis, dans la nuit, la voix des griots s’éleva, criant de se taire et de se tenir en repos.
Très tôt le 15 mai les tambours de guerre se mirent à résonner. Le cheikh fit ouvrir des centaines de barils de poudre et procéda lui-même à la distribution des balles. Face à la principale concentration de l’ennemi, des hommes armés de haches s’apprêtaient à détruire les fortifications provisoires que l’on avait eu tant de mai à construire.
Devant ses combattants de la foi, dont certains le suivaient depuis plus de dix ans sur les champs de bataille du Soudan, le cheikh ne fit pas de longs discours. La victoire, dit-il, était certaine. Chacun aurait soin de mettre suffisamment de poudre et dix balles dans chaque canon de fusil.
Tout le monde combattrait à pied. On s’avancerait jusqu’à quarante mètres de l’ennemi sans tirer. C’était le cheikh lui-même qui donnerait le signal du feu.
Puis, face à ces milliers de visages tendus et attentifs, indiquant clairement par ce geste que la victoire ne faisait pas de doute, le cheikh donna l’ordre de hisser les canons et leurs affûts sur les dromadaires. Il n’y aurait pas besoin de s’en servir. Une gigantesque acclamation s’éleva.

A 6 heures du matin, dans le craquement des dyasa renversés, l’armée d’El Hadj Omar débouchait du camp de Tayawal, offrant la bataille à l’armée du Macina.
Ahmadou III avait déjà rallié ses troupes et pris son dispositif de combat. La cavalerie se tenait en arrière. L’infanterie des fusiliers, des piquiers et des archers était placée devant elle, couchée pour ne pas offrir une cible visible.
Formées en colonnes d’assaut, les troupes d’El Hadj Omar s’avancèrent lentement. Le cheikh, suivi de sa garde du Dyônfutu, conduisait l’attaque en personne. L’ennemi ne bougeait pas. Les talibés et les sofas avançaient à pied, sans tirer. A cent mètres, les Maciniens ouvrirent le feu. Une grêle de balles, de flèches et de sagaies s’abattit sur les premiers rangs des talibés. El Hadj Omar n’avait pas eu un geste. Il semblait invulnérable et continuait d’avancer. Sans broncher, sans riposter, talibés et sofas j’imitaient. A cinquante pas de la ligne macinienne, après qu’une nouvelle décharge eut été tirée, le Grand Marabout leva les mains et, d’une voix puissante, cria:
— Aïwa ! Aïwa ! (En avant ! En avant !)
En une seconde, ce fut l’enfer. La fusillade éclata et on se rua en avant. La moitié des lanciers avaient vidé les étriers. Le choc eut lieu, violent, irrésistible. Surprise par la mitraille que vomissait chaque fusil des talibés, achevée à l’arme blanche, l’infanterie du Macina fut culbutée. On tirait à bout portant sur des hommes devenus fous de terreur.
Il se passa alors une chose que l’on eût crue inimaginable. Ce qui restait de la cavalerie du Macina tourna bride et s’enfuit.

Ahmadou III ne s’enfuyait pas. Quand il comprit qu’il ne réussirait plus à rallier l’armée qui se débandait, il s’élança en avant, faisant une charge furieuse. Blessé à la poitrine, un bras cassé par une balle, il conduisit cette ultime charge lui-même. Il planta trois lances dans la poitrine de trois chefs de compagnie, criant:
— Pour mon grand-père ! Pour mon père ! Pour moi !
C’étaient en effet des lances de sa famille, héritage précieusement gardé et dont il s’était armé pour le combat suprême. Il ne lui restait plus qu’une poignée de fidèles.
Ils entraînèrent le roi du Macina, le placèrent dans une pirogue qui descendit les eaux rapides du Bani, tandis que Mahmadou Cheikhou et quatre cent cinq guerriers se faisaient tuer pour couvrir sa retraite.
La victoire d’El Hadj Omar était complète. Le cheikh fit ramasser les blessés, tous les blessés, et enterrer les morts, tous les morts.

Le 15 mai, à 16 heures 30, Hamdallahi, silencieuse et déserte, s’offrait aux yeux de l’armée d’El Hadj Omar.
C’était une grande ville sans fortifications. La population l’avait évacuée. Le 16 mai, l’armée y fit son entrée. C’était la troisième fois qu’elle entrait victorieuse dans une capitale du Soudan occidental: Nioro, Ségou, et maintenant Hamdallahi.
El Hadj Omar, un pied passé par-dessus la selle de son cheval, égrenait son chapelet. Il restait calme au milieu des coups de fusil et de clameurs des griots qui s’égosillaient à exalter la victoire, chantant, dansant, tourbillonnant autour de l’escorte du cheikh. Pourtant, cette explosion d’allégresse dans la ville muette provoqua chez Bakary un malaise.
Le cheikh fit défendre de poursuivre et de maltraiter les Maciniens. C’étaient des musulmans, disait-il, et ils lui reviendraient un jour. Il n’avait eu affaire qu’à Ahmadou III. On envoya à sa poursuite Alpha Oumar et une colonne légère. Le vaincu de Tayawal fuyait vers Tombouctou avec quatre pirogues.
La première portait sa mère et sa grand-mère avec leurs biens. La deuxième, sa fortune et les livres de son père. La troisième, les chefs et ceux de sa famille qui le suivaient. Ahmadou III était dans la quatrième, seul avec quelques serviteurs. Le convoi fut intercepté à Kabara.
Lorsque Ahmadou, troisième et dernier roi du Macina, se vit prisonnier, il se voila le visage et déclara qu’il préférait mourir sur-le-champ plutôt que de voir le petit Foutanké du Toro. On le conduisit à Mopti. Là, Alpha Oumar le fit décapiter. La dépouille du dernier souverain de la monarchie peule, rendue aux Maciniens, fut ensevelie à Malel Nasso, à quinze kilomètres de Mopti.
En cours de route, on captura Ali Diara, le roi détrôné de Ségou. Il fut conduit à Hamdallahi et emprisonné.

Dans la semaine qui suivit l’entrée d’El Hadj Omar dans la capitale peule, tout le Macina vint faire sa soumission. A soixante-huit ans, le khalife de la Tidjania se trouvait ainsi maître du plus vaste empire qu’ait jamais connu le Soudan.
De Médine à Tombouctou, de Dingiray au désert tout était soumis à sa loi.
Vivant avec leurs familles, surveillés mais libres, Ba Lobbo, Abdoul Salam et les grands du Macina, en se ralliant au cheikh, avaient eu le secret espoir qu’en raison de leur confession musulmane on choisirait parmi eux le successeur d’Ahmadou III.
Aussi attendaient-ils patiemment de recevoir le commandement du pays et ne protestèrent-ils pas un instant contre l’exécution de l’ancien roi. Leurs espoirs s’effondrèrent brutalement lorsque, au début de février 1863, El Hadj Omar fit venir à Hamdallahi son fils Ahmadou. Il acheva de lui transmettre la baraka et les derniers secrets qui en faisaient désormais le chef religieux de la Tidjania, et le fit reconnaître comme son successeur et le seul maître de l’empire.
La vision politique du cheikh n’avait pas varié. Devant les bouleversements qui menaçaient le Soudan, il était convaincu qu’il ne devait y avoir, à l’est du Sénégal, qu’un seul dieu, un seul empire, un seul maître.
La cérémonie eut lieu devant l’armée et les grands du Macina. Chacun put remarquer l’air sombre et préoccupé d’Abdoul Salam et de Ba Lobbo.
Laissant derrière lui un chef politique et religieux qu’il avait lui-même consacré, le cheikh allait pouvoir s’occuper entièrement des affaires temporelles.
Les relations se tendaient avec Tombouctou. En principe, la ville était sous l’autorité d’Hamdallahi. En fait, elle était indépendante, sous la direction d’Ahmed El-Bekkaï Kounta, chef religieux de la Qadrya. Le puissant chef de la tribu des Kounta ne pouvait tolérer la défaite de la Qadrya au Soudan, pas plus que la mainmise du khalife de la Tidjania sur Tombouctou et le Macina.
Tandis que les messagers recommençaient à galoper du nord au sud et du sud au nord, on éleva des fortifications autour d’Hamdallahi. Les talibés, blasés par douze ans de campagne, s’attendaient à entendre d’un moment à l’autre le grondement des tambours de guerre. Une colonne de quatre mille talibés escorta le cadi que le cheikh envoyait à Tombouctou siéger à côté de celui de Si El-Bekkaï. Le chef de la tribu des Kounta accepta le cadi, mais, avec l’aide des Touareg Kel Antassar, il fit rebrousser chemin à l’escorte. En même temps, il adressait au cheikh une lettre l’engageant à remettre le pays à la famille d’Ahmadou III. A cette lettre était joint un somptueux cadeau : sept chevaux de belle race maure. El Hadj Omar reçut magnifiquement l’envoyé de Si El Bekkaï et le renvoya avec de très beaux présents. Il ne fit aucune réponse.

Ce fut alors, en mars 1863, qu’éclata le complot.
Un talibé d’El Hadj Omar, Modibo Daouda, qui suivait l’armée depuis Nioro, mais avait été jadis le disciple de Si El-Bekkaï, reçut secrètement une lettre de Tombouctou. Dans cette lettre, Si El Bekkaï, sans doute confiant dans le dévouement qu’il pensait avoir inspiré à son ancien élève, lui écrivait des choses réellement surprenantes. Les grands du Macina, disait-il, lui avaient demandé son appui pour écraser et chasser El Hadj Omar. Mais, avant de réunir son armée, Si El-Bekkaï voulait des informations relatives à l’importance des forces du cheikh, à sa manière de combattre et de ranger en bataille son armée. Si El-Bekkaï demandait donc à Modibo Daouda de venir à Tombouctou lui apporter les réponses à toutes ces questions militaires d’une importance capitale.
Modibo Daouda se battait dans l’armée du cheikh depuis sent ans. Il avait fait les campagnes du Kaarta, de Ségou et du Macina. Il avait été blessé devant Médine et à l’assaut d’Oïtala. Il montra la lettre à El Hadj Omar.
L’étonnement, le mépris et la fureur que le cheikh éprouva ne peuvent se décrire. Ainsi donc, il se trouvait des hommes assez aveugles pour perpétuer les divisions du Soudan et défaire une oeuvre qui avait coûté tant de sueur et de sang.
El Hadj Omar fit battre le tabala. Toute l’armée se rassembla. Quand il fut entouré de tous les chefs de guerre et que Ba Lobbo et Abdoul Salam furent placés auprès de lui, le cheikh, se tournant brusquement vers Ba Lobbo, lui demanda :
— Connais-tu l’écriture d’Ahmed El-Bekkaï Kounta ?
Ba Lobbo répondit affirmativement. Sans un mot, El Hadj Omar lui tendit la lettre.
Ba Lobbo resta figé, comme si la foudre l’avait frappé. Abdoul Salam esquissa un geste puéril de défense. Confondus, les chefs du Macina ne nièrent pas. Ils baissaient la tête. Alors, publiquement, le Grand Marabout les flétrit devant toute l’armée. Après leur avoir reproché leurs petits calculs médiocres, leur ingratitude, et avoir rappelé les bienfaits dont il les avait comblés depuis qu’ils avaient fait volontairement leur soumission, le cheikh les fit arrêter.
Maintenant que l’alerte était donnée, les langues se déliaient. De tous les coins du pays arrivaient les nouvelles et les informations. Le complot avait des ramifications jusque dans le Ségou. Des chefs du Macina avaient pris des contacts avec d’anciens kountiguis bambara. La révolte devait éclater partout à la fois. On replacerait Ali Diara sur le trône de Ségou, en même temps que Ba Lobbo accéderait à celui du Macina. C’était la revanche de la peur et de la haine, des ambitieux et des vaincus, de la Qadrya et de l’animisme.
C’est alors que l’on apprit le massacre de Koro Mama, le chef de Sansanding, qui avait ouvert les portes de la ville à El Hadj Omar. Il avait refusé de se joindre à la révolte. Après qu’on lui eut permis de faire le salam et de dire son chapelet, on lui coupa un poignet, puis l’autre. Cependant, on ne put tirer d’autre plainte que le mot suprême des musulmans : « Il n’y a qu’un Dieu et Mohammed est son prophète ! » On lui coupa les bras, les épaules, les genoux et on finit par lui trancher la tête. On lui ouvrit le corps et on en retira le coeur encore palpitant, que l’on porta aux chefs révoltés. L’un d’entre eux prit le petit doigt de Koro Mama pour en faire un talisman.
El Hadj envoya en hâte son fils Ahmadou à Ségou pour briser la révolte et surveiller le pays bambara. Il lui confiait une partie de l’armée. Les généraux du cheikh froncèrent les sourcils. La division du corps de bataille et la dispersion des forces au milieu de tant de périls et d’incertitudes ne les enchantaient pas. Toutefois, personne n’osa protester.
A Ségou, Ahmadou fit arrêter les comploteurs et les expédia dans une pirogue à Hamdallahi. Le cheikh ne voulut pas même les voir et les fit décapiter sur les bords du Niger.
Le temps de la clémence était révolu. Et Hadj en revenait à la stratégie de la terreur. On le vit bien quand, après l’évasion de Ba Lobbo et d’Abdoul Salam, il fit exécuter l’infortuné Ali Diara, après lui avoir fait nommer toutes les idoles que l’on avait trouvées dans son palais à Ségou.

De toute façon, c’était de nouveau la guerre. Ba Lobbo et Abdoul Salam avaient gagné Tombouctou. Il fallait frapper Tombouctou, base opérationnelle de l’ennemi, source de complots et centre d’agitation.
Un jeune chef de guerre, Alpha Ardo Aliou, fut chargé de conduire une forte reconnaissance armée en direction de Tombouctou. Les Maciniens de Ba Lobbo étaient dans les environs et il fallait savoir à quoi s’en tenir. Quelques jours passèrent,
puis trois talibés, montés sur des chevaux rapides, surgirent en pleine nuit à Hamdallahi. Ils venaient prévenir le cheikh qu’Alpha Ardo s’était fait encercler par des Maciniens révoltés dans le village de Namandyi et qu’il commençait à manquer de poudre. Ils disaient aussi que les lanciers maciniens battaient un peu partout la campagne, mais il ne semblait pas qu’il y eût une armée entre Hamdallahi et Tombouctou.
Impatienté, El Hadj Omar fit partir trois cents barils de poudre portés à tête d’homme, en même temps qu’il donnait l’ordre à Alpha Oumar de constituer une colonne de guerre avec des unités de choc, d’emmener avec lui l’artillerie, de dégager Alpha Ardo et d’aller ensuite prendre Tombouctou.
Pour la première fois, Alpha Oumar fut surpris. Il connaissait la guerre et savait comment la faire. Il n’avait jamais sous-estimé un adversaire. Le départ à Ségou d’une partie de l’armée avait déjà affaibli la capacité offensive du corps de bataille. Une nouvelle division des forces pouvait avoir des conséquences fâcheuses. Pourquoi le cheikh ne prenait-il pas le commandement de toutes les forces pour aller à Tombouctou, en laissant à Hamdallahi une garnison que l’on pourrait toujours débloquer au retour ? Ainsi pourrait-on faire face à toutes les éventualités.
El Hadj Omar perçut l’hésitation imperceptible de son général. Il lui jeta un regard interrogateur. Déjà, Alpha Oumar s’était ressaisi. Il fléchit le genou droit, effleura le manteau de son cheikh et sortit.
Bakary vit la grosse colonne s’ébranler vers le nord avec les « boucs du gouverneur ». Il ne faisait pas partie des talibés de la garde qu’Alpha Oumar, emmenait avec lui. Il bavarda avec quelques camarades en les accompagnant jusqu’aux portes de la ville. II ne savait pas qu’il ne les reverrait plus jamais.
Le mois d’avril passa. La situation autour d’Hamdallahi n’était ni pire ni meilleure qu’avant. Elle ressemblait à celle qu’on avait connue à Nioro en 1855 et 1856. Il n’y avait pas de grande bataille, mais des accrochages, des opérations de guérilla, des raids, des escarmouches. Les lanciers maciniens ne faisaient plus peur aux talibés et ils avaient appris eux-mêmes à redouter la cavalerie du cheikh.

Ce fut au mois de mai 1863 que fut apportée l’incroyable nouvelle : la colonne d’Alpha Oumar avait été détruite.
Hagards, hébétés, quelques survivants étaient arrivés à Hamdallahi. Leurs témoignages permirent de reconstituer le drame.
La grosse colonne d’Alpha Oumar avait pu facilement dégager les forces assiégées d’Alpha Ardo. Ensemble, elles avaient ensuite marché sur Tombouctou sans difficulté. L’ennemi, systématiquement, refusait la bataille.
Les prisonniers faits au cours de cette avance victorieuse avaient confirmé à Alpha Oumar que Ba Lobbo, Si El-Bekkaï et les autres chefs avaient décidé de ne jamais livrer de bataille décisive. Ils savaient qu’en rase campagne on ne résistait pas à l’armée d’El Hadj Omar. Aussi la colonne avait-elle facilement atteint Tombouctou, la ville aux sept mosquées, située dans une immense plaine de sable blanc. On avait bousculé quelques détachements de Touareg et la ville, à peine défendue, avait été enlevée le jour même.
Occupée par les talibés, elle avait été pillée de fond en comble. Tout avait été enlevé. On avait vidé les énormes magasins de mil, de riz, de coton, d’étoffes bleues, de barres de sel, d’ivoire.
Inquiet, Alpha Oumar aurait préféré que l’on brûlât ou que l’on détruisît la moitié au moins de ce butin de guerre. Ses efforts furent vains. Aussi, quand l’ordre de repli fut donné, la colonne, encombrée de captifs, de dromadaires chargés de barres de sel et de bagages de toutes sortes, ressemblait davantage à un interminable convoi de marchands qu’à une colonne de guerre.
En vain, Alpha Oumar imposait de resserrer les intervalles. La longue colonne s’effilochait un peu plus chaque jour. La chaleur était accablante, le harcèlement des Touareg et des Maures, constant.
Mais, avec leurs lances, leurs poignards — qu’ils portaient au bras gauche — et leurs boucliers en cuir de boeuf tanné, ceux-ci ne présentaient de réel danger que pour les traînards et les groupes isolés. On avait atteint péniblement, sans trop de pertes, la plaine du Borgou, dont les eaux s’étaient retirées, avec ses riches herbages et ses troupeaux
C’était là, d’entre les hautes herbes, que les lanciers maciniens avaient surgi. Pas de bataille, mais une gigantesque embuscade tout le long de la colonne. Ils avaient d’abord dispersé les captifs qui portaient la poudre, et qui s’étaient sauvés en jetant les barils un peu partout. Désespérément, Alpha Oumar avait tenté de rallier les talibés. Surpris, éparpillés, gênés par les bagages, ils avaient été tués les uns après les autres. Sept cents hommes, avec Alpha Oumar à leur tête, s’étaient tout de même formés en bataille, mais ils avaient bientôt manqué de poudre. Alors, les talibés avaient tiré leur sabre et, pour la dernière fois, Alpha Oumar les avait conduits à la charge… Cela s’était passé à Mari-Mari, près de la colline de Goundam.
Bakary était assommé, abasourdi. En une journée, on avait perdu des milliers de vétérans, l’un des meilleurs généraux du cheikh et toute l’artillerie.
Quand on apprit au cheikh la mort d’Alpha Oumar, il resta un moment pensif, puis il répondit qu’il prierait Dieu pour Alpha Oumar, qui était mort comme un bon musulman doit mourir, en combattant pour Dieu. Il y avait de la lassitude dans sa voix.
Du nord accouraient maintenant les bande touareg, les Maures de Si El-Bekkaï. Ils arrivaient férocement et joyeusement pour renforcer les forces de Ba Lobbo.
En juin, le cheikh confia la dernière colonne opérationnelle à Alpha Ousman. Elle était bien maigre. En partant, Alpha Ousman dit à El Hadj Omar :
— Mon cheikh, si tout s’est bien passé, tu me reverras ; dans le cas contraire, je ne reviendrai plus.

El Hadj Omar ne revit pas Alpha Ousman : il tomba, les armes à la main, près d’Hamdallahi à la bataille de Ségué, où les talibés, dominés par la supériorité numérique d’une coalition de Touareg, de Maures et de Peuls, furent écrasés.
Le corps de bataille du cheikh n’existait plus. On ne pouvait pas compter sur l’armée de Ségou, où Ahmadou faisait face à la révolte des Bambara.
Avec ce qui restait de forces, il était tout juste possible de défendre Hamdallahi. Il fallut se replier dans la ville, qui fut assiégée à partir du 15 juin.
Telle était la peur que leur inspirait le Marabout que ses adversaires n’osèrent jamais attaquer la ville de vive force. Un millier de talibés et de sofas tinrent en respect une dizaine de milliers de Maures et de Maciniens. Ba Lobbo et les chefs révoltés avaient décidé de bloquer Hamdallahi et de réduire la cité par la famine.
Le siège devait durer huit mois, du 15 juin 1863 au 7 février 1864. Ce fut terrible. On mangea, le mil, les boeufs, les chèvres, moutons, les ânes, et même les chevaux, orgueil de la garde du Dyônfutu. Affamés, les assiégés trompèrent leur faim en mâchant des feuilles, des herbes de la paille. Des hommes périrent d’inanition aux créneaux. Personne ne songea à se plaindre.
Bakary ne vit pas la fin du siège, car, en décembre, le cheikh fit appeler le fils d’Alpha Ahmadou Tall, son neveu Tidjani. C’était un audacieux chef de guerre. Il lui demanda de choisir les six meilleurs talibés qu’il pourrait trouver. Bakary fut du nombre.
— El Hadj Omar, enveloppé dans un grand manteau de drap blanc, les dévisagea lentement, l’un près l’autre. Le regard noir était toujours aussi impérieux et vif.
— L’ennemi, dit-il, a peur, et n’osera pas monter à l’assaut des remparts pour nous affronter, le sabre à la main. Toutefois, ici, la situation ne peut se prolonger. Il faut lever une nouvelle armée pour en finir avec les païens, les hypocrites, tous ceux qui ont allumé le feu de la révolte et veulent reconstituer les royaumes et les chefferies. Vous partirez cette nuit. Il y a dans le Macina des hommes braves qui accepteront de se battre contre les ennemis de Dieu. Réunissez-les et revenez. Combattez le parti qui est rebelle jusqu’à ce qu’il s’incline. Ne faiblissez pas. N’appelez point à la paix, alors que vous avez la supériorité. La mort causée par les fines épées et les lances brunes n’a rien de déshonorant, quand elle laisse intacts et l’honneur et la gloire. Allez ! Que Dieu Vous bénisse et vous accorde le salut !
A la nuit tombée, Tidjani, Bakary et les autres talibés se glissèrent à travers les positions des assiégeants.
Ils emportaient avec eux tout l’or qu’ils pouvaient transporter.

Pendant deux mois, inlassablement, Tidjani multiplia les contacts, les réunions, les palabres. A prix d’or, il réussit à lever une forte colonne avec des Peuls hostiles à Ba Lobbo et à Abdoul Salam, et des montagnards dogons de la falaise de Bandiagara qui haïssaient les peuls pour avoir été jadis chassés par eux de leurs plaines fertiles.
L’ensemble était hétéroclite mais efficace, et, de toute façon, suffisant pour ce qu’il voulait faire : tomber comme la foudre sur les arrières des assiégeants, en massacrer le plus possible et faire détaler le reste.
Au début de février, on se lança en direction d’Hamdallahi. Bakary ouvrait la marche avec des éléments de cavalerie. On s’arrêtait seulement pour faire boire les chevaux.
Ce fut en fin d’après-midi, aux environs d’Hamdallahi, qu’ils aperçurent le cavalier. Il fonçait aussi vite qu’il pouvait vers le détachement, qui s’était immobilisé. Quand il fut à cent mètres, Bakary sentit les battements de son coeur s’accélérer : il avait reconnu le boubou bleu et le turban noir. C’était un talibé de la garde du cheikh. L’homme portait un boubou déchiré, maculé de sang, et montait un cheval maure. Il paraissait épuisé. C’était Yoro Koïdolfi. Bakary le connaissait. Son récit était haché, mais cohérent.
Persuadé que Tidjani avait échoué dans sa mission, le cheikh — sans attendre la colonne de secours, qu’il n’espérait plus — avait décidé de rompre le cercle de ses ennemis. Dans la nuit du 6 au 7 février, après avoir mis le feu à la ville pour créer une diversion, il avait réussi une percée avec quelques centaines d’hommes.
On avait pu atteindre, au nord d’Hamdallahi, le village de Dyégoumbéré. L’adversaire avait réagi promptement et s’était lancé à la poursuite d’El Hadj Omar. Bientôt, les Peuls et les Maures furent là. Tandis que les talibés se faisaient tuer les uns après les autres pour ralentir l’ennemi, le cheikh, avec quelques fidèles, avait gagné par des sentiers escarpés le haut de la falaise où l’on avait reconnu une grotte. La veille au soir, les Masinanké et les Maures avaient attaqué avec fureur. Ils grimpaient partout, cherchant les traces d’El Hadj Omar. Le combat avait duré toute la nuit, acharné, au corps à corps.
Ce fut au cours de cette mêlée, dans l’obscurité, que lui, Yoro Koïdolfi, dépassé par la vague des assaillants, avait pu s’échapper. Au pied de la falaise, il avait tué au poignard un cavalier maure, pris son cheval et galopé droit devant lui. Quand il était parti, on se battait toujours. Il croyait même avoir entendu de fortes explosions, comme si on avait fait sauter des barils de poudre. Il ne savait rien de plus.
Tidjani et le gros de la colonne avaient rejoint le détachement. Ce fut une folle chevauchée. Chaque minute comptait. Au coucher du soleil, en était au pied de la falaise de Bandiagara.
L’effet de surprise fut total. Comme des oiseaux de proie, les Dogons s’abattirent sur les Maciniens et les gens de Tombouctou, les prenant à revers. Par avance, Tidjani leur avait accordé, comme prises de guerre, tout ce qu’ils pourraient prendre à l’ennemi : chevaux, armes, captifs. L’obscurité venait. Pendant qu’on se battait dans la plaine, les talibés, s’éclairant avec des torches d’herbes sèches, avaient déjà entrepris l’escalade de la falaise. Il n’y eut pas de quartier pour les Peuls et les Maures que l’on rencontra. Tous les cinq mètres, on butait sur un cadavre vêtu d’un boubou bleu. Bakary, le coeur serré, aurait pu tous les nommer. Enfin, ce fut la grotte. Tidjani et ses compagnons s’arrêtèrent. Le silence était total, menaçant. A peine entendait-on le bruit de la fusillade qui montait d’en bas.
Les corps qui jonchaient le sol devant l’entrée de la grotte témoignaient de l’âpreté de la lutte. Ceux de Maki, de Hadi et de Modi, fils du cheikh, furent rapidement identifiés. Les autres étaient ceux de familiers, de chefs, de talibés. Alors, les hommes se redressèrent lentement On entendait crépiter les torches. Sans dire un mot, sans se regarder, ils se tournèrent presque craintive vers l’entrée silencieuse de la grotte. Effectivement, l’explosion de barils de poudre avait provoqué l’effondrement d’une partie de celle-ci. Mais on pouvait y accéder.
Figés, les talibés ne bougeaient pas. Ils hésitaient et avaient peur. Tidjani entra le premier, suivi de Bakary et des autres. Jusqu’à l’aube, à la lueur des torches, travaillant sans parler, ils déplacèrent les moindres blocs et fouillèrent pierre après pierre les décombres.
La grotte de Dyégoumbéré était vide. Absolument vide. Quand ils sortirent, on distinguait déjà la plaine dans les premières lueurs de l’aurore.
Les hommes étaient inquiets, désemparés. Un étrange malaise commençait à s’emparer d’eux. Soudain, l’un des talibés eut un cri étouffé et montra du doigt quelque chose. Ce qu’ils virent alors les fit tous frissonner. Là-bas, au loin dans la plaine, galopait un gigantesque cavalier, entouré d’un halo de lumière. Il allait vers l’est. C’était un être fantastique. La vitesse de la course déployait l’immense manteau de drap blanc que chacun, cette nuit, avait redouté de reconnaître. Les talibés étaient pétrifiés. Les premiers rayons du soleil jaillirent à l’horizon et vinrent frapper le rebord de la falaise. La vision surnaturelle disparut et se fondit dans la clarté insoutenable du jour qui se levait.
Alors, tous ces hommes se jetèrent au sol avec ferveur et firent le salam. Ils savaient maintenant qu’ils avaient vu pour la dernière fois leur khalife, mais que leurs enfants ou les enfants de leurs enfants le verraient un jour réapparaître dans toute sa gloire aux côtés du Mâhdi.

Sada Mbodj avec Diaspora Guinéen et Konutv.com

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